Conférences

« Ich Bin ein Dubliner »

Montréal / Dublin, avril-mai 2006

I) Modern technology, its impact on the way we Live Together

 

Bonjour à vous tous et toutes, merci de votre accueil et de votre hospitalité, merci de votre présence.

 

Lorsque j'ai reçu l'invitation à votre Festival, il y a quelques mois, vous ne pouvez imaginer la joie qui s'est emparée de moi. Je connais un peu votre pays et je suis déjà passé par Dublin. Mais au-delà de cette anecdotique et touristique rencontre, je vais être dans l'obligation, lors de cette introduction, d'évoquer les notions d'identités multiples, d'exil, de civilisation franco-britannique, romano-celtique, atlantique, bref, d'une manière impromptue, il se trouve que la thématique de l'année 2006 « Convivialité, Living Together » recoupe, « surcoupe » aurait dit Gilles Deleuze, celle des années précédentes, comme ligne de fuite de ma propre existence, et comme point d'impact central de l'existence de nous tous : writing Europe : autant dire écrire sa fin, sa transformation planifiée par la bureaucratie bruxelloise comme par les bourgeoisies compradores en Non-Europe, en Zeropa-Land, en Non-Civilisation. La Mémoire aujourd'hui : que reste-t-il de la mémoire quand elle n'est plus qu'un effet spécial des protocoles commémoratifs dont le but est précisément de propager une paradoxale amnésie basée sur un « devoir de mémoire » qui, au lieu de toujours remettre en mouvement la pensée et la critique vivante, s'est converti dans la fixité de l'image d'Épinal et l'humanisme de salon de coiffure ? Tensions futures : il est clair qu'un tel thème va « sous-tendre » tous ceux qui suivront, car la tension c'est aujourd'hui qu'elle s'actualise comme un étirement infini entre tous les possibles, et si possible les pires.

 

I know that we are at the Franco-Irish Literary Festival. Thanks for that.

 

But I have to say that I'm not French anymore. Far beyond the problematic of "civil identities", I am, proudly, a Canadian citizen now. I've said since many years that I consider myself as a French-Speaking North American Writer. And this denomination clears the way to my own understanding of myself as a transatlantic exile human vector. You may have noticed that I first spoke French, then English, a reversable transition I intend to repeat. Why? Because if I'm a French-speaking writer, my destin-nation is an officially BILINGUAL country, where the local habits, in politics, economics, social or hard sciences, and moreover inside the civil society, are precisely shaped by this constant "va-et-vient" between the two peoples who founded this big country, both of them separated in Europe by 60 miles of water, and 8 centuries of mutual misunderstandings.

 

Je ne suis donc pas Français, mais je parle cette langue, que Charles Péguy considérait à juste titre comme sacrée, parce qu'elle est la langue de la première nation catholique de l'Histoire et parce qu'elle était destinée, cette langue à la fois gréco-romaine, celtique et germanique, à devoir fonder une authentique civilisation européenne, de l'Atlantique à l'Oural, destinée qui fut précisément gâchée par les nationalismes, les socialismes et les libéralismes de tous poils, qui firent des langues nationales des camps de concentration symboliques plutôt que de véritables mondes, pour ne pas employer le concept de MONADE inventé par Leibniz.

 

Je ne suis pas Français, non seulement parce que j'ai quitté définitivement ce pays dont le déclin cataclysmique est désormais annoncé, mais surtout parce que je ne l'ai jamais été, tout en appartenant à son coeur le plus secret.

 

Un « Breton », vous l'avez sûrement noté, n'est pas autre chose qu'un « Britton ». Nous autres, habitants de la « Petite Bretagne » française, sommes les descendants des royaumes romano-celtiques du sud-ouest de l'actuelle Angleterre qui s'y réfugièrent au VIe siècle, lorsque l'invasion saxonne détruisit ce qui restait du Royaume Arthurien.

 

Et pour clore ce retour historique, je rappelle dans le même temps que le Royaume Arthurien était de fait un royaume « franco-britton » puisqu'il englobait le sud de l'Angleterre et le nord de la France en une seule entité. Le nombre de villages, villes, régions, rivières, lacs, collines, qui portent le nom d'AVALON, d'un bord à l'autre du channel défie l'imagination.

 

I hope that this introduction doesn't leave the audience completely lost, I am very aware of the title of this conference and its direct implication with my own works as a "science-fiction" writer.

 

Like I said before, I am not what I am, I am what I am not, I write "science-fiction" novels, but I'm not a "sci-fi" writer.

 

Sometimes I also write "detective stories" but I'm not a writer of "romans policiers".

 

Why? Once again, because I am following the line of a permanent exile, especially from the Literature itself, which is no more this "ship of the Logos" that the Greeks, and the great Christian scholars, had seen in it, but a sinister survival shelter, where the only acts of difference, and the only differences in actu, are sometimes called "cultural exceptions", to hide the fact that there's no longer a culture at all, nor a single exception: a culture, like said Nietzsche, is determined by a will of unity of style and the glorification of the personal singularity.

 

Nous voici donc devant le mur du Futur. Ce Mégamur est formé de tous les murs précédents, et de tous ceux qui vont s'ériger au cours du siècle, il est le Mur Cosmopolitique que doit franchir l'humanité sous peine de périr emmurée dans ses propres déjections, et le principe commun à cet enfermement infini, c'est tout bonnement le Ge-Stell d'Heidegger, ce dispositif techno-planétaire qui rabat toute singularité sur la masse, et fait de chaque individu « signé » – disait Duns Scot – un simple organisme matriculé et indifférencié en « matériau humain ».

 

Le futur est là. Il s'appelle Maoschwitz. Les camps d'extermination chinois où les dissidents de la secte Falun-Gong sont éxécutés en masse afin que leurs organes soient ensuite revendus sur le marché des pièces détachées humaines nous donne, à plein régime, une vision très nette du monde qui EST DÉJÀ LÀ.

Tous les camps de concentration des régimes totalitaires fonctionnent selon le régime de la biopolitique absolue, constat établi par Foucault depuis un certain temps déjà. La double logique du camp de concentration inclus l'idée d'un travail forcé, analogue à celui des bagnes traditionnels, auquel s'adjoint la volonté de faire en sorte que ce travail forcé soit aussi une arme de destruction massive. L'Économie du camp doit dès lors « équilibrer » ces deux faces et faire en sorte, par conséquent, que le camp soit un « camp de la mort lente ».

 

Dans le régime exterminationniste nazi, le camp de type Auschwitz remplit une autre fonction, que le philosophe Giorgio Agamben a su parfaitement décrypter. Il ne s'agit plus de juxtaposer au mieux deux économies éventuellement contradictoires, mais d'une intégration totale, organique, de l'économie biopolitique DANS l'homme. Aussi, le camp d'extermination est-il un camp de la mort rapide, par chambre à gaz interposée, et c'est le « matriculé », l'homme-numéro, qui sert de matière première directe pour l'économie de guerre planifiée : cheveux, graisse, dents en or, lunettes, effets personnels de toutes sortes sont immédiatement recyclés et mis en circulation sous forme de savon, de laine, de fibres, de substances chimiques, de matériaux plastiques, de métaux précieux...

 

Le camp d'extermination maoiste post-moderne rassemble ainsi TOUS les camps, il synthétise toutes les économies thanatiques expérimentées au XXe siècle, il nous donne une idée du capital-monde lorsqu'il sera dominé par les idéologies des néo-totalitarismes universels.

 

Le matriculé d'Auschwitz servait accessoirement de matériau de production, il était avant toute chose la matière première de cette fabrication industrielle de cadavres que décrivait Heidegger après-guerre, il était l'indestructible infiniment détruit – je me permets de citer Maurice Blanchot – qui ne servait finalement qu'à l'Anus Mundi nazi, qui se voulait avant tout un processus d'anéantissement génocidaire modernisé.

 

Dans le Maoschwitz post-moderne, l'élimination physique des opposants au régime est certes une donnée fondamentale, mais elle a désormais complètement intégré la logique capitalistique de la rentabilisation financière et de l'expansion économique.

 

À côté de ce qui se produit aujourd'hui en Chine Pop, les goulags russes et les Dachau nazis paraissent dater de plusieurs siècles. Pour moitié centres d'internement et d'exécution et pour l'autre cliniques chirurgicales de pointe, les nouveaux laogaïs chinois dépassent de très loin le dispositif « techno-scientifique » mis en place par les médecins de la mort des camps d'extermination allemands.

 

Extractions systématiques de cornée, de reins, de rates, de tissus organiques divers, d'hémoglobine, de systèmes gastriques, de cellules nerveuses, etc, nous ne sommes pas dans le monde d'un écrivain de science-fiction, ou plutôt nous y sommes, justement, et cela devrait vous inquiéter un peu plus que ça.

So this is the world where we are living together. And, indeed, if we are together in this world, the real question is: are we still alive ?

 

The last utopias of the cyber-conviviality, this horrendous pseudo concept typically made-in-France, shows us something like the Everest of the grotesque, as the great Phillippe Muray, who recently disappeared, demonstrates the thing with the lethal humour it deserves.

 

I am questioning myself: do I really have to LIVE with those who organize genocides, or kill teen-agers in Jewish discotheques? What have I in common with families who put belts of C-4 explosives around the bellies of young babies to prepare them for "martyrdom"?

 

Who has the right to force me to share the world with those who want my destruction, and even more, the destruction of the whole world itself?

 

Real liberty is always a CHOICE. The world was not made to become a huge concentration camp where a strange new humanism is telling all of us that we have to live here, without any "discrimination", in the biopolitic nudity of our specific analogies, we are all homo sapiens!, without any differences, except those who reinforce the global homogeneity, based upon the exploitation of cultural exceptions, and as I said, without any culture, and not a single exception!

 

La technique n'a jamais été faite pour "rapprocher" les hommes. Je rappelle incidemment que le mot « machine » vient du grec mêkhanê qui signifie : PIÈGE, STRATAGÈME, dans un sens bien évidemment militaire.

 

Les grandes innovations techno-scientifiques sont toujours des machines de guerre. Le feu lui-même peut être envisagé aisément comme la première d'entre-elle. Dans l'Anti-Œdipe, Gilles Deleuze rappelle à bon escient que la Machine d'État, homologue politique de la Machine de guerre, ne fut pas inventée par les peuples sédentaires des Cités antiques, mais par les nomades eux-mêmes, surtout grâce à la domestication du cheval, qui élaborèrent les premières vastes organisations technico-politico-militaires capables – non de « contrôler » – mais de naviguer à travers les steppes.

 

Navigation, c'est étrange, le mot grec Kubernaton, donna cybernétique au XXe siècle, alors même que l'ordinateur était inventé pour fournir les calculs nécessaires à l'élaboration des premières bombes atomiques.

 

Le « réseau » lui même, le « Web », est la conséquence du programme américain ARPANET des années soixante, puis d'un protocole d'échange de données inventé au CERN, ce grand accélérateur de particules situé à la frontière franco-suisse.

 

Je défie quiconque de me trouver une invention technique d'importance qui n'ait pas été peu ou prou originellement mise au point dans une perspective de machine de guerre, des fusées interplanétaires au LSD.

 

C'est la raison pour laquelle je sais que les utopies pacifistes mentent, elles mentaient en 1938, elles mentent en 2006, elles mentiront en 2084.

 

Je ne désire pas vivre avec les nouveaux tyrans qui veulent nous obliger à suivre leurs Lois iniques, ni avec les peuples qui, dans la servitude volontaire dont on les sait capables, les suivent et les soutiennent.

 

Si les technologies peuvent, éventuellement, prétendre à un rôle authentiquement social, ce rôle sera paradoxalement le moment du chaos, la schize asociale qui viendra faire tomber ces idoles, et disloquer la barrière du camp-monde.

 

Toute technologie est une arme, toute technologie est porteuse de destruction, n'oubliez jamais que l'on tue avec du simple courant alternatif.

 

Un ordinateur est aujourd'hui une arme de destruction massive. Il reste beaucoup de travail aux cerveaux humains pour se placer au niveau de leurs productions techniques. Günther Anders le savait il y a cinquante ans : devenu plus petit que ses créatures, le dernier homme magnifie le nihilisme en l'inversant, devenu Dieu du monde sans Dieu, l'homo sapiens unifié en un organisme biopolitique indifférencié est rejeté dans le rôle de syndic de propriété, tandis que la Technique-Monde est devenue la seule écologie pensable et pensée et a été consacrée, elle, l'authentique entité démiurgique et souveraine.

 

C'est pour cette raison que je ne peux m'affirmer « citoyen du Camp-Monde ». Il n'y a plus de citoyens quand il n'y a plus de cités. Il n'y a plus de cités lorsque la politique – politika – a disparu, remplacée par les poses culturelles. Et aucune culture n'est possible dès lors que la science est mise au service du confort et de la survie pacifiée. C'est la raison pour laquelle j'affirme à la fois une identité une et multiple car élaborée sur une impitoyable sélection. C'est la raison pour laquelle je peux appartenir à plusieurs Mondes, Amérique du Nord, Europe Occidentale, France, Britannia, culture romano-hellénistique, langue franco-germanique, haute antiquité celtique, futur russo-américain. Voilà pourquoi cette identité interfère avec la Technique-Monde, c'est-à-dire avec le nouveau modèle d'humanité, cette identité en processus est une machine de guerre, comme disait Kafka : dans la guerre entre toi et le monde, seconde le monde. Cette identité en devenir constamment renouvelée est un instrument de navigation transatlantique, This identity is a tension constantly renewed between densities and intensities, a composition of differences and repetitions, a kind of multiplex which actualises the real infinity in ourselves, the infinity of the individuation, ontologically opposed to the Ge-Stell, its biocontrol of the bodies and spirits, this "pseudo-life", encoded in the memory-cards of a universal culture that is not a product, but the process of production itself. This is the reason why everywhere I go I am an alien, this is the reason why everywhere I go Ich Bin Ein Dubliner.

 

Thank you for your attention

 

II) Has the ability to live together triumphed in today's society?

 

C'est précisément le problème.

Car cette aporie qui semble soulever une question cruciale de solidarité entre humains échappe d'elle-même aux points d'ancrage autour desquels, pourtant, elle se constitue :

 

Are we living together?

 

In a previous conference I asked the question: are we even ALIVE ? How to stay alive in a world where the only differences are those which promote the general homogeneity? Now the question is: WHO IS THIS WE? Who are we, in other words? More precisely, is there, on this planet, a sole "WE"? Is there no evidence of the End of History, the End of Man, the beginning of the great Hysteria? Is there no evidence of the day-by-day totalitarian mass crimes all around the globe? Is there no evidence at all, really, that the fourth world war has just begun?

 

La soi-disante communauté internationale née des décombres de la civilisation européenne en 1945 n'a jamais, au cours des dernières soixante années, répété autre chose que ce mantra rousseauiste du « Living together » alors que les goulags tournaient à plein régime, que les Laogaï chinois exterminaient au moins cinquante millions de personnes et que la moitié de la population Cambodgienne était rayée de la carte par les psychopathes fanatiques de Pol-Pot.

 

Cette communauté laissa le pouvoir socialiste serbo-yougoslave accomplir le pire génocide depuis le jour où, justement, on nous a martelé « plus jamais ça », en 1945. La communauté internationale fut, on le sait, d'une grande efficience au Rwanda lors des événements de 1994 et grâce à la politique collaborationniste de mon pays d'origine, on voit avec quel empressement elle se dresse, à l'intérieur de ses frontières comme à l'extérieur, face au totalitarisme islamique dont le but avoué, Mein Kampf n'était pas moins clair à ce sujet, est l'anéantissement de tous les autres « WE », la destruction de toutes les libertés, et de toutes les autres civilisations.

 

Aussi, je le maintiens, je ne crois pas au « WE » biopolitique qui nous rend tous égaux, nus et matriculés dans le Camp-Monde, réduits à notre condition spécifique, homo sapiens, sensée faire de nous des égaux. Et en effet, égaux en tout, égaux à rien, nous ne sommes plus que des prothèses du nihilisme, nous détruisons les véritables communautés, parfois multimillénaires, et les authentiques traditions, pour des simulacres de phalanstères et des pseudo-nations générées par décrets.

 

A question like « are we living together » hides a secret subtitle. It is: Are you living with the others?

A new kind of "post-ideology" tells us what to do, what to think and how to live together, moreover, it tells us that we have to live together, whatever the nature of this "together". This "Togetherism" is a weapon of mass reconstruction of humanity. This "Togetherism" is made, in fact, to erase every "I" for the benefit of a global and totalitarian "we", much more than a reality, but a universal concept, a certain way of life, a sure way to let die what we called humanity for centuries.

WE ARE NOT A « WE ».

 

I do not believe in this concept of a unique world where all differences will be submitted to the decision of the Great Judge. I do not believe in a "global humanity" where an only one "WE" is representing the magnificent diversity of the world created by God.

WE ARE NOT A "WE", BECAUSE WE ARE MANY "WES".

 

In fact we are six billion "WES". An individual is always a relationship between his indivisibility and the infinity that creates his unity, and the link between unity, form, sense, and difference.

And like Duns Scot knew, it is by the actualised infinity of each singularity that the REAL WORLD can exist. We are not determined. We are the determinant.

 

So, paradoxically, it is those utopias, counterparts of the great cataclysm of the XXth century, which want to prolong the life of the WORLD-CAMP by mass-cultural contestations, merchandised revolutions, destruction of all transcendences, into a strange "entertainment park" where TV sitcoms, post-marxist values, ethical advertising and equitable subventions to terrorists are all mixed together, while genocides continue in this terrifying "paradise".

 

La société d'aujourd'hui a donc TRIOMPHÉ dans son projet. Nous survivons tous ensemble, nous sommes désormais voisins des pires tyrans de l'histoire, complices des assassins de masse, volontaires pour notre extinction en tant que multiplexage de différences, nous marchons tous ensemble au bord de l'abîme, déguisé en parc à thème festif, le sourire de la bêtise nihiliste aux lèvres.

 

La grande question que doit se poser toute civilisation n'est pas tant, selon moi, de savoir si elle est en mesure d'assurer la survie générale, dans des conditions abominables tout autant que confortables, que de réunir les conditions de l'émergence d'authentiques singularités, autant dire de véritables et irrémissibles solitudes.

 

Thank you for your attention

Maurice G. Dantec

« La littérature ou la mort »

Paris, le 10 septembre de l'An de Grâce deux mil cinq
 

1) Messieurs les fantômes, tirez les premiers ;

– où sommes-nous ? Que se passe-t-il ici ? Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Pourquoi ? Comment ? Quelles sont nos intentions ? Dans quelles conditions et pour quelles véritables raisons nous avons convoqué lecteurs ; critiques ; journalistes, et d'autres personnes encore, en cette soirée du 10 septembre ? Pourquoi ces écrans, cette musique, pourquoi, dirons certains crétins instruits : une telle « mise en scène » ?

– Certes comme cela a été annoncé, il s'agit pour moi, écrivain nord-américain de langue française, d'être présent devant vous, sous une forme physique, en ce pays qui fut un jour la Gloire des Nations, pour la toute dernière fois ; Les raisons de cette décision n 'ont pas vraiment à être explicitées, je veux dire qu'elles ne sont que la suite terriblement logique qui m'a conduit une première fois à prendre la route de l'exil volontaire, et nous verrons, j'espère, que cette décision dépasse largement ce qu'elle semble sous-entendre de trivial, c'est à dire l'expression d'une FUITE ; Comme le disait Douglas Mac Arthur à Corregidor : I will be back ; Et c'est bien de cela dont il va être question, car entre le Last time In Paris et ce I Will be back, c'est la condition de l'écrivain au 21e siècle qui va être soumise À LA QUESTION ;

– J'entends déjà les couinements nécrophages des petites hyènes de l'Internet, pataugeant dans la boue sanguinolente de ce qu'ils pensent être leurs victimes, mais qui n'est que le produit terminal de leurs propres vomissures, dégoiser leurs messages de rmistes professionnels plantés devant leur écran – tels des prothèses de leur propre PC, et essayant d'ânonner quelques vocables chipés à de mauvaises exégèses de Guy Debord, nous allons y revenir ; ceux là, s'il faut bien les citer, pour prendre acte de leur non existence, de leur NON-PERSONNE, ne sont même pas suffisamment RIEN pour que nous leur consacrions plus que la demi-seconde de mépris que nous DEVONS à ceux qui n'osent même pas aller jusqu'au bout de leur nihilisme de tinettes ;

– Passons donc à la véritable raison, à la véritable motivation, au véritable ordre de MOBILISATION de cet ACTE, dont nous espérons qu'il sera tout simplement l'expression, même approximative, de la vérité, ce scandale permanent, comme le disait Bernanos.

– De ce monde où le faux est devenu un moment du vrai, et réciproquement, ultime ruse du Diable, nous pourrions rajouter le complément suivant : l'authenticité, selon sa définition moderne, est devenue l'agent principal des simulacres, l'instrument vaudou des illusionnistes, l'arme de pointe du mensonge ; il n'y a – comprenez-le bien – rien de plus faux, et pire encore rien de plus apparemment VRAI que l'écrivain qui, télévision ou non, vous jouera la comédie satanique de sa « vérité intérieure », l'index négligemment posé à la commissures de lèvres, le long d'une de ses bajoues de hamster gavé de toutes les bonnes intentions du monde ;

– Il n' y a pire manipulation psychique que ce rituel répété, de salons du livre en festivals littéraires, de librairies germanopratines en supermarchés culturels, que cette fameuse séance de dédicace de l'auteur, qui, dans le « meilleur des cas », fera attendre des heures entières des centaines de « fans », le long d'un « line-up » pouvant aisément concurrencer celui d'une boîte de nuit à la mode, pour livrer, du haut de sa conscience éclairée et de son stylo à bille BIC ou de son Mont-Blanc millésimé, deux lignes répétées à l'identique pour chacun d'eux, tout en échangeant, éventuellement, quelques phrases minutées à une jolie admiratrice de passage ;

– Il n'y a rien, aujourd'hui, je le dis sans détour, de PIRE en ce monde pourtant immonde, que tout ce que ce « dé-monde » dénomme – de toute la bave de son venin – du vocable autrefois sacré de LITTÉRATURE ;

– Voilà pourquoi nous sommes ici, AVEC vous, en cet endroit, dans ces conditions singulières, voici le pourquoi et le comment, voici le mystère qui se plaît à se dévoiler en cette époque singulière qui verra probablement la mort des derniers écrivains qui auront voulu RESTER VIVANTS ;

– Nous sommes ici parce que nous entrons dans le Monde de la Guerre, la Guerre des Mondes, la Guerre de la Fin des Temps, la guerre des derniers hommes.

– Cette guerre ne connaîtra aucun merci, et pourtant, comprenez-le tout de suite sous peine de vous tromper lourdement sur le sens peut-être caché de mes mots, cette GUERRE, c'est tout simplement la révolte, la RÉSISTANCE cryptique de la vérité, de la beauté, de l'amour, de la justice, bref de l'esprit en acte ; En clair cette guerre que nous commençons à conduire contre les valets des métastructures de contrôle global encore embryonnaires, cette guerre c'est tout simplement le réveil de la PAIX, c'est-à-dire l'anéantissement de tout ce qui menace la PAROLE, autant dire ce monde en son entier, ou presque, voué désormais au service des maîtres du pouvoir, c'est-à-dire aux esclaves de la mégamachine ;

2) Artifice contre illusion

Voici pourquoi, donc, vous et nous sommes ici, dans cette semi-ténèbre. Cosmos Incorporated traite de nombreux sujets, trop même, semble-t-il, en tout cas pour le pigiste vaguement instruit qui se plait à se prendre pour un chihuahua de la « critique », histoire de se faire croire qu'il appartient de près ou de loin à une « meute » qui ne s'en laisse pas compter ; Le problème c'est que la race canine elle-même a plus d'avenir que ces gens là, comme je l'évoque dans le roman, et que très probablement, elle a aussi beaucoup plus d'HISTOIRE ;

Ce retour vers la non-inhumanité, vers ces chiens de demain, les diamond dogs qui observeront notre lente extinction et tenteront de se souvenir de notre passage sur cette terre, comme Clifford Simak l'a conté dans son célèbre roman, sera pour moi, à peine paradoxalement, l'occasion d'évoquer ce pour quoi, je devrais dire CONTRE quoi ce livre a été écrit ;

L'UniMonde Humain, la métastructure de contrôle biopolitique globale qui va se mettre en place au cours du siècle qui aura vaincu tous les conflits en les généralisant dans le cadre de l'économie-monde, mieux : en les individualisant dans celui d'un Monde fait pour tous avec un Dieu pour chacun, donc à travers la MATRICE d'une guerre de tous contre tous qui sera devenue le paradigme même de cette néo-humanité, je devrais dire plutôt télèo-humanité, humanité de la fin, fin de l 'humanité et de sa prothèse technique, cet Unimonde Humain, disais-je, est DÉJÀ LÀ, il est notre habitat, il est notre résidence permanente, il est notre CAMP, il est cette nuée de ténèbres qui font tout pour retenir la lumière, comme le signale St Jean dans son Apocalypse, et qui, justement, ne parviennent pas à la contenir, et finiront, Dieu soit loué, par en mourir, multicadavre pourrissant de tous les organes de ce Monde, désert croissant sans cesse dans son irrémissible processus d'autophagie ;

Il y a une métaphysique cachée dans ce livre, il serait pour moi très douteux d'en dévoiler tous le mystère ;

Mais je ne peux nier le place prépondérante qu'y a prise la querelle médiévale de St Thomas d'Aquin contre le monopsychisme d'Averroes qui ne me semble pas autre chose qu'une des racines fondamentales du nihilisme qui a par la suite emporté le monde vers les Fausses Lumières qui, comme le disait Lèon Poliakiov, ne furent que le prototype expérimental du Camp-Monde, du Monde Mégamachinique dans lequel on prétend nous faire vivre, comme nous le rappelle Günther Anders, dont je me sens incapable de rendre par quelque mot que ce soit l'impact que sa lecture aura eu sur l'écriture de Cosmos Inc ;

À un être humain, créature divine, libre, pensante et agissante, donc capable de faute, d'erreurs, capable de CHUTER, et même probablement destinés à l'être, pour sa salvation,  le monopsychisme oppose une sorte de spectre tout juste incarné, qui serait pensé par une force démiurgique coupée tout autant de Dieu que de l'âme humaine comme singularité unique ; Ce « polémos » de la pensée, m'a permis de concevoir la métastructure de contrôle qui régit les masses humaines tout autant que son contre-pôle inconnu, y compris d'elle-même ; son propre trou noir, ce par quoi elle finira par disparaître, l'enfant-boîte, non-personne absolue ; ni homme, ni machine ni même un mixage cyborg des deux, mais simplement l'inversion diabolique du Tétragramme, enfant  spectral et semi-holographique, l'enfant-fossile doté lui aussi, en parfaite réplique invertie de la plus haute transcendance, de 99 noms, et capable de se diffuser par ubiquité dans le monde, je veux dire dans la boîte noire du monde, dans cette métastructure de contrôle qui est sa Magna Mater implacable, et pourtant pitoyablement faible  ;

Mais il existe aussi une PHYSIQUE au travail dans ce livre ; ce n'est pas la physique des polytechniciens à la petite semaine de 35 heures, ce n'est pas la Physique mécaniste de Descartes, ce n'est pas la physique dogmatique des modèles standards qui tentent d'obscurcir les véritables avancées de la science, qui ne sera bientôt plus qu'un appendice des industries du confort personnel, cette Physique, secrète, cachée, et en cours de révélation, est si proche de nous, elle est tellement nous, EN NOUS quelle est vraiment ce que son étymologie grecque nous révèle : Jaillissement, ÉCLAT, BURST – dit-on en Anglais ;

La physique dont je parle c'est la physique du RÉEL ; donc de ce qui est invisible, c'est la physique du métacode caché dans les plis de nos chromosomes, et qui représente 97 % de ce soi-disant programme-meccano à fabriquer des protéines, c'est-à-dire des organes-fonctions, 97 % d'un génome prétendument « décodé » que les eugénistes cool du Camp-Monde ont osé dénommer JUNK-DNA, ADN-Pourriture ! Cette physique, cette contre-physique en acte, cette physique de la résistance, c'est la physique de la Lumière contenue dans la Chair ;

3) La Boîte Noire contre le Verbe


IN SPIRITU SANCTO ET IGNI – ST LUC

 

Quand Serguei Diego Plotkine arrive, tueur solitaire, dans la ville de Grande Jonction pour en assassiner le Maire, il doit traverser les multitudes de systèmes sécuritaires dont la fonction est de matriculer et enregistrer chaque être humain de la planète, devenue un Camp-Monde où la bio politique est devenue une technologie globale, intégrée et intégrante ;

Pour faire échec aux sondeurs de mémoire, aux scanners biochimiques, aux testeurs de personnalité, il n'existe plus qu'une solution, celle qu'a choisi l'ordre militaro-mafieux pour lequel, en tout cas au début de l'ouvrage, il se croît être un soldat, un tueur, un homme chargé de porter la mort : n'être quasiment rien, un être sans mémoire, doté d'un corps factice, et d'un neuroprogramme d'instructions chargé de peu à peu mettre en place sa néo-genèse, en sept jours comme il se doit, dans sa chambre de l'Hôtel Laïka ;

Plotkine – lors de son arrivée à Grande Jonction est donc aussi un « personnage » en formation tout autant qu'une « personne » en état de reconstitution génétique artificielle ; il est à la fois la figure de la narration et sa propre dynamique ;

C'est pour cette raison, je pense qu'il est né dans mon cerveau, au coeur même du trou noir ; Tueur au service d'une corporation mondiale d'assassins, Plotkine est donc face à un premier mystère : qui est-t-il ? Quelle est la véritable nature de son « je » ? Bien sûr la corrélation entre le personnage et la phénoménologie narrative reste à l'oeuvre : c'est bien aussi le personnage qui se dévoile peu à peu à moi-même et au récit en tant que tel, comme tentative de cacher tout autant que révéler le mystère , c'est-à-dire la procession des secrets dont Plotkine, l'Homme du « Plot », est le vecteur ;

Lorsque le mur de glace mégamachinique de la dévolution programmée a pris possession de la terre, il ne reste plus qu'à précipiter le mouvement vers sa terminaison, vers sa mort, qui va bien sûr se manifester par sa prolifération métastatique, et c'est justement la mission pour laquelle est faite un TUEUR ; Ce sera bien sûr la mission de Plotkine, mais c'est précisément ici que se situe sa nouvelle vie d'homme libre, car il ira au bout du labyrinthe des mystères enclavés les uns dans les autres en boîtes noires gigognes au bout duquel se trouve la vérité mise en action, c'est-à-dire le Verbe créateur de vie, le Verbe en mesure de se faire Chair, langage, lumière ;

La rencontre de Plotkine avec cette femme dont l'ADN est désormais l'agent de la Lumière contenue dans la chair scellera pourtant son destin, car cette rencontre de 4e type est en fait la collision ontologique entre la Créature et son Créateur, ou plutôt le personnage et son auteur, L'homme contenu par le livre, et le livre contenu par l'homme, bref, celle du personnage avec sa PERSONNE : baptisé quelques minutes avant sa mort, sa découverte de l 'Amour est quasiment corrélative à l'événement transmutatoire, comme sa mort en tant qu'homme désormais libre, homme pensant, redressé, et prêt, serein, pour le sacrifice ;


4) Ceux qui veillent ;

 

Voici pourquoi cette soirée n'est pas uniquement consacrée à mon livre, Cosmos Incorporated ; tout simplement parce qu'un livre s'écrit dans la solitude absolue afin de mieux entendre la voix des autres ; Et tout particulièrement la voix des autres « JE » ;

Parmi eux, en premier lieu, le docteur Thierry Bardini, docteur en communication, à l'université de Montréal, anthropologue et sociologue de la science, agronome de formation et désormais focalisé sur ces mystérieux 97 % d'ADN non codant où se cache probablement un de ces mystères vivants, boites noires laissées à notre attention par la toute puissance pour que nous puissions les ouvrir, d'un rayon de lumière ; Il a été un lecteur des plus attentifs de mon manuscrit, comme Olivier Germain présent ici ce soir, qui m'a beaucoup aidé à ne pas m'égarer dans les confusions que les esprits peu entraînés peuvent mal distinguer dans l'éclat des paradoxes ;

Maintenant, après ce qui n'est au fond qu'un préambule, je vais donner la parole à mon ami le docteur Thierry Bardini qui s'efforcera de vous exposer ce mystère de la lumière contenue dans l'opacité organique de la chair.

Maintenant place à la méta-physique, c'est-à-dire à la physique qui fait naître des mondes par l'esprit, c'est-à-dire par le langage.


Je vous remercie de votre attention.

Maurice G. Dantec

« Agent provocateur. Du rôle social ou politique de l'écrivain »

Metropolis bleu, Montréal, 2 avril 2005

1.) LE SENS DES MOTS

 

Lorsque Métropolis-Bleu m'a fort aimablement offert de participer à son festival et qu'on m'a envoyé le titre de la manifestation dont je serai l'animateur principal, je ne vous le cacherais pas, j'ai failli refuser net.

 

Sur le tout premier document que j'avais reçu, accompagnant l'invitation, j'avais pu lire : du rôle social et politique de l'écrivain. Cela m'avait paru aussitôt un excellent point de départ pour me faire salement remarquer, en prenant l'exact contre-pied de la proposition afin de démontrer que les écrivains, de tous temps, sous toutes les latitudes, sous tous les régimes, ont précisément dû choisir entre les deux options : écrire pour la société, et donc être le valet des divers pouvoirs dont elle est constituée – tout particulièrement la « Culture » –, ou bien être un écrivain a-social, et donc POLITIQUE, c'est-à-dire – comme le disait Léon Bloy il y a un siècle : un « entrepreneur en démolitions ».

 

Mais sur le document suivant, ladite proposition avait été remplacée par celle-là même que vous avez pu lire en vous rendant ici : Agent Provocateur.

 

C'est à cet instant que j'ai été à deux doigts d'envoyer de toute urgence un courriel à l'association pour leur signifier mon refus. J'en avais un peu assez qu'on me prenne uniquement comme réactionnaire de service, voire même comme dynamitero des lieux communs néo-bourgeois.

 

C'est alors qu'une sorte de petit miracle eut lieu. Un ami m'appela de Paris, à qui je confiai mes doutes. Il me répondit aussitôt et sans ambages : imbécile, accepte donc, et ouvre un dictionnaire étymologique, tu vas rire.

 

C'est ce que je fis. Et c'est ce qui me fit accepter l'invitation. Car les mots sont bien sûr largement plus dangereux que ne le pensent ceux pour qui ils sont de simples « outils de communication ». Les mots ne servent pas à communiquer et moins encore à « rapprocher les hommes ». Bien au contraire. Le langage est une foreuse qui creuse toujours plus les différences ontologiques, qui ouvre des abysses entre les âmes, et étend des espaces infinis entre les mondes dont nous sommes faits.

C'est pourquoi en effet, je suis peut-être bien cet « agent provocateur » qui, dit-on, « brave les interdictions ».

 

Je commencerais rapidement par le plus simple : je ne brave aucune interdiction. Non par manque de courage, ou de volonté d'en découdre, ni même par l'absence de telles interdictions. Mais parce que ces interdictions sont elles-mêmes interdites ! Je veux dire par là : elles sont interdites d'être nommées, donc d'exister, d'apparaître comme telles dans le monde, et elles le sont par ceux-là mêmes qui décidèrent un beau jour qu'il était interdit d'interdire !

 

La censure d'aujourd'hui ne fonctionne plus – sauf cas exceptionnels – par l'exclusion, le retrait, par le « moins ». La censure moderne fonctionne par le bavardage, elle fonctionne par le « plus », par le « toujours-plus », par l'inversion démoniaque du principe logocratique qui du silence forge la parole, pour que du verbe ainsi déconstruit ne soit plus produit que du néant, elle fonctionne par la surproduction de discours insipides qui masquent de leur hideuse propreté la vraie parole, celle couverte d'hématomes et de crachats, celle nourrie de folie et de sang, celle trahie par la colonie humaine et sauvée par le sacrifice d'un seul, celle qui fait désordre dans les salons littéraires et dans les colonnes de journaux, un peu comme le Christ dérangeait le calme ensoleillé du Golgotha, tandis que l'on poinçonnait sa chair sur la croix.

 

La vraie Parole, celle qui surgit du silence ineffable, est alors un CRI. Telle la lumière enclose par les ténèbres qui ne peuvent la retenir, comme il est rappelé dans l'Apocalypse de Jean, la Parole surgit dans le monde pour tout transmuter, tout créer, tout faire renaître. Elle vient absolument tout dévaster, elle vient, nous allons voir comment, prolonger sa propre action dans l'activité de l'homme. Machine de toutes les espèces, la Parole seule dévisse les crânes de leur litière ontique où ils baignent, vautrés dans le confort de l'existence. La Parole est donc bien ce marteau avec lequel Nietzsche affirmait qu'il fallait philosopher. La Parole ne flatte pas les oreilles, et elle ne caresse pas les sentiments établis dans le sens du poil. La Parole est un virus, aussi, pour paraphraser mon ami le professeur Thierry Bardini à ce sujet, j'oserais dire qu'elle est dès lors une arme de destruction singulière.

 

Que signifie être un agent ? Que signifie agir ?

 

Que signifie être un provocateur ? Que signifie provoquer ?

 

Nous allons voir que non seulement aucune question en ce monde n'est vraiment innocente, mais que certaines sont de véritables tueuses en série.

Dans sa définition première, agens, celui qui agit, implique une autonomie de celui-ci, et une position primordiale dans l'enchaînement des causalités, en antinomie avec le principe réactif, ou même ce qu'on pourrait appeler la qualité de patient, autant dire de « passif ».

 

Agir c'est avant toute chose une prise de décision, que seul prend celui qui agit, dans le pire des cas la décision sera remplacée par une impulsion vitale, irréfléchie, mais irrépressible, comme le désir.

Dans la théologie scolastique thomiste, comme dans la Doctrine de Mathieu d'Aquasparta, il est dit : Grâce à sa vertu active, l'intellect agent peut abstraire par sa lumière l'universel du particulier, les espèces intelligibles des espèces sensibles, les essences, des choses actuellement existantes, je cite ici le grand Étienne Gilson.

 

Ainsi, agir ne revêt aucun sens si l'action ne s'exerce sur aucun objet d'application, j'oserais dire un « sujet ». Pour qu'il y ait action, il faut qu'il y ait un agent, certes, mais il faut aussi qu'il y ait un « agi ». Nous allons y revenir.

 

Lorsqu'on dit aujourd'hui « provoquer », on ne se rend pas compte que l'on utilise en fait un sens tardif et quasi métaphorique du verbe, qui cache d'autant mieux sa signification véritable que celle-ci pourrait fortement déranger tous ceux qui, précisément, et ils sont légions, se sont fait une profession de foi de passer pour des spécialistes de la « provocation ».

Provoquer. Provocare, c'est-à-dire, en latin : « appeler dehors, faire venir; appeler à, exciter, défier ; faire naître quelque chose » ; sur un plan purement mécanique si j'ose dire, il est bien clair que le mot naît de la concaténation (typique de la langue latine) de deux mots clés : Pro-vox.

Provoquer, au sens étymologique c'est donc avant toute chose, comme c'est étrange, donner de la voix aux autres, c'est produire chez l'autre le désir ou la nécessité de s'exprimer, et plus largement, puisque toute vraie parole est action, la possibilité d'agir à son tour.

 

Ainsi la provocation tient bien plus de l'évocation, dont je rappelle que la signification première est celle de l'incantation magique servant à appeler les morts, que de n'importe quelle gesticulation oratoire visant simplement à donner en spectacle quelque vérité choquante.

Aussi, il apparaît bien que la notion d'agent provocateur n'est pas autre chose qu'une définition radicale de l'écrivain : c'est-à-dire celui qui parle pour que les autres, chacun pris dans sa singularité non catégorielle, parlent, celui qui agit pour que les autres agissent, celui qui pense pour que les autres pensent, celui qui fabrique des mondes pour que les hommes vivent.

 

2.) SOCIUS VERSUS POLIS

 

Je vais maintenant revenir sur la proposition initialement formulée et dans laquelle je me suis contenté de modifier une petite locution : le ou à la place du et.

Comme je l'ai expliqué brièvement en introduction il a toujours co-existé deux traditions d'« écrivains », entre guillemets s'il vous plaît.

Premièrement, donc : les écrivains sociaux. Ils furent entre autres louangés par les régimes communistes, ou divers modèles totalitaires, comme le jacobinisme républicain, le nazisme, et quelques autres. Un écrivain social est généralement « engagé », on le voit souvent dans des manifestations populaires, et il s'occupe de « politique ». Il est proche des hommes de l'opposition avant qu'elle ne prenne le pouvoir, et proche des hommes de pouvoir jusqu'à ce qu'ils retournent dans l'opposition.

 

L'écrivain social a une place à tenir dans le Spectacle de la Culture, il se doit de se situer dans un lignage dont les noms prestigieux ont orné de nombreux livres d'écoles, avant d'être oubliés définitivement par les grands philosophes du siècle prochain, et peut-être même de celui-ci. Il doit se dire la voix du peuple, la voix des opprimés, la voix des pauvres, bref il se doit d'être le porte-parole multivocal de droits et revendications collectives, de catégories de personnes, et de systèmes d'administration politiques précis.

En clair, cet écrivain-là est un collabo, il le sera sous tous les régimes, démocratiques ou dictatoriaux, ce qu'il désire c'est l'approbation de la bonne conscience générale, ce « moi » purement lacrymal autour duquel les sociétés d'aujourd'hui ont décidé d'orbiter. Ce qu'il cherche c'est la reconnaissance de ses pairs, ce qu'il veut c'est être « reconnu » comme un « grand écrivain ». En France, le summum, c'est de viser le Panthéon. Zola, Hugo, Voltaire.

 

Mais en face, de tous temps, s'est maintenue l'autre tradition, de tous temps minoritaire et aujourd'hui en passe d'être anéantie.

L'autre tradition, et je sais que je vais en choquer quelques-uns mais tant pis, l'autre tradition c'est celle de l'authentique littérature, c'est-à-dire celle de l'aventure de la pensée en action, mise en risque, l'aventure de la liberté totale, comme horizon sans cesse REPRIS (au sens de la reprise selon Kierkegaard), et donc l'expérience ineffable de la transcendance, de la beauté indicible, l'aventure de la grâce, soit aussi la figure de son contre-pôle, son anti-monde, le monde de l'Homme, le vrai, celui qui fait des enfants et qui fait la guerre, de l'Homme qui invente le feu, l'écriture, l'amour, mais aussi la chambre à gaz, la Bombe H, les mass-médias.

 

C'est ainsi que, tandis que l'écrivain social se bornera à reproduire les apparences – de la « réalité » comme des discours qui l'ont produite –, sciemment ou non, l'écrivain d'imagination est, lui, d'emblée un écrivain politique, « métapolitique » devrais-je dire sans doute, pour reprendre Joseph de Maistre, c'est-à-dire qu'il ne prête pas, comme un banquier, sa « parole » à l'une ou l'autre des catégories de personnes que la bienséance du moment est alors en train d'adouber, mais à l'inverse, sa Parole est prise, littéralement prise d'assaut, par des voix inconnues dont on peut douter qu'elles appartiennent toutes à des personnes vivantes.

 

3.) CAN WE TALK ? NO WE CAN'T.

 

Il n'existe pas de dialogues sans frontières. Pour qu'il y ait dialogue, il faut être deux. Et vraiment deux. Pas un plus un, à l'identique, frères de sang du monoclonage consensuel, mais DEUX, séparés par l'altérité, par l'étrangeté, par la différence, par l'amour, comme par la haine. Dia-logue : séparés par le langage même.

 

Il n'y a pas non plus de frontières sans dialogue. Une frontière c'est justement le point-interface, la zone de passage où se configure la possibilité dia-logique. Car même une GUERRE est un dialogue. Il faut être deux pour faire la guerre, il faut être deux pour faire la paix. Comme le disait l'écrivain catholique Chesterton : la perspective d'un monde unitaire global c'est celle d'une guerre éternelle qui n'aura comme seul avantage que de ressembler à une paix universelle. En voyant le XXIe siècle commencer, on comprend à quel point nous n'échapperons pas à sa prophétie, et à quel point nous allons le regretter.

Un écrivain libre, c'est tout d'abord un écrivain qui fait silence. Un écrivain qui fait silence lorsqu'on le questionne sur lui, ou sur son oeuvre. Un écrivain, comprenez le bien, n'a RIEN À DIRE à ce sujet, et si le contraire s'avère, alors c'est simple : cet écrivain n'en est pas un, mais un chasseur de prix littéraire et de renommée nobélisable.

 

Un écrivain est libre par définition ontologique, c'est la raison pour laquelle son espace de parole initial c'est le silence, mais ne prenez pas cette expression pour une métonymie chic-et-choc destinée à faire frissonner la jeune fille en mal de paradoxe.

 

Car un écrivain libre, aujourd'hui, après le XXe siècle, le bien nommé « siècle des Camps », c'est un écrivain qu'on baillonne.

L'écrivain LIBRE est aujourd'hui en PRISON. Et il l'est partout, sur toute la surface du globe. S'il est LIBRE, il sera jeté au fond d'une CELLULE. Mieux encore, on pourra désormais dire : C'est parce qu'il est jeté au fond d'une cellule que l'écrivain est libre.

Comme je crois l'avoir pré-établi un peu plus haut, il faut bien se dire qu'il n'y a pas que les régimes ouvertement totalitaires, j'oserais dire totalitaires à l'ancienne mode antidémocratique, dans lesquels les écrivains sont jetés en prison.

 

J'ai bien dit : sur toute la surface du globe, et je le répète : sans exception aucune.

J'ai même essayé plus avant de vous brosser un tableau bref mais précis des nouvelles méthodologies stratégiques mises en place un peu partout pour couvrir le SILENCE des écrivains par le bavardage culturel et remplacer leur Parole par le cliché humanitaire en vogue à cet instant.

Et ce que j'ai tenté ainsi de vous décrire c'est la condition de l'écrivain dans la société post-totalitaire hyperdémocratique, celle qui précisément a donné sciemment la « parole » à « tout le monde » afin qu'elle puisse être en fait retirée à quelques-uns, ceux qu'il ne faut absolument pas entendre.

 

En vous remerciant de votre attention.

Maurice G. Dantec

 

« IVe Guerre Mondiale et machines de IVe espèce »

12 octobre 2004

1) De la IIIe à la IVe guerre mondiale, 1989-2001, l'inter-régne invisible : de Berlin à Sarajevo, de Kaboul à New-York.

Les phénomènes les plus importants sont toujours les événements invisibles, ou plutôt les évenements non vus, non lus pour ce qu'ils sont réellement au moment où ils surviennent. Le phénomène le plus mal compris de notre époque, je devrais dire : l'évenement resté non vu de nos contemporains, est pourtant fort récent, et il a été accompagné de la cohorte désormais habituelle des caméras de télévision.

 

Ainsi, alors que, précisément, tout le monde pouvait voir ce qui se produisait, personne ne l'a vu, alors que tout le monde avait la chose sous les yeux, les yeux se sont détournés prudemment de la chose, afin de contempler avec émerveillement l'émergence alors considérée comme essentielle au devenir de l'humanité de l'économie.com. En 1989, le Mur de Berlin tomba. Après plus de 70 ans d'existence, le bloc soviétique se lézardait, la division de l'Europe était chose du passé, l'Occident démocratique, entendit-on alors, avait vaincu la tyrannie totalitaire.

L'hypocrisie jésuitique de nos contemporains n'est plus à demontrer. Pendant 50 ans, après la deuxième guerre mondiale, les puissances européennes « démocratiques » avaient soigneusement évité de trop énerver l'ogre russo-soviétique et on peut le dire, de Berlin-Est en 1953 à Prague en 1968, de Budapest en 1956 à Varsovie en 1980, les troupes communistes qui écrasèrent toutes les tentatives de révolution démocratique ne trouvèrent que fort peu de chars d'assaut, d'avions ou de sous-marins venus de France ou d'Allemagne en face d'eux. Il faut dire qu'en 1975, avec la fameuse Conférence d'Helsinki, l'Europe occidentale entérinait honteusement la prise de possession territoriale de la puissance soviétique, abandonnant les peuples slaves à la bêtise et au joug du totalitarisme, alors même que les premiers grands accords politico-culturels et militaro-économiques avec les puissances arabes devenaient la politique officielle non seulement de la France mais de toute la « Communauté Européenne » de l'époque. En 1989 donc le Mur tomba, et s'il tomba ce ne fut donc certes pas grâce au courage et à la capacité de résistance des nations occidentales européennes, mais pas plus, faut-il le souligner, par la force d'un vaste mouvement de mobilisation populaire né à l'Est du Mur, comme on tente depuis de nous le faire croire. On le sait depuis longtemps, les résistants au despotisme sont par définition une minorité puisque le despote s'appuie sur la peur et sur la foule, sur la peur de la foule, sur la foule apeurée. On fit des processions et des festivals, on vendit le Mur de la Honte en pièces détachées. Mais cela ne change rien à l'affaire : si le Mur est tombé c'est parce que la puissance soviétique avait été vaincue par l'Amérique reaganienne et que Gorbatchev sauvait les meubles en se séparant de son glacis est-européen, juste avant de flinguer l'union soviétique elle-même afin que la Russie, au moins, survive à l'effondrement de l'Empire communiste. C'est donc par effet de vide que le mur est tombé, et bien sûr, cela eut des conséquences directes sur la suite des évenements.

 

Au même moment, très exactement, une crise éclatait au sein de la petite république socialiste yougoslave, sorte de mini-URSS qui s'était autonomisée de la tutelle russe dès 1948. Cette crise, dont l'épicentre se situait alors au Kosovo, mettait aux prises un pouvoir communiste chancelant avec une population albanophone et musulmane qui réclamait à l'époque ce que les autres « démocraties populaires » venaient d'obtenir, sans violence : la démocratie, justement, ou tout du moins, quelques libertés fondamentales. À l'époque de cette première crise Kosovare c'est tout juste si les médias nous en tinrent informés. Pourtant c'est à cet instant précis que le phénomène le plus important de toute l'après guerre se dessina. J'ai dit « après-guerre », car c'est ainsi que l'on nous vendit l'époque. Or l'après guerre devenait brutalement, mais sans que l'on s'en doute, une avant-guerre. La troisième guerre mondiale, appelée durant 45 ans « guerre froide » alors qu'elle a occasionnée plus de morts que la seconde dont elle était non pas la succession, ni même la simple poursuite, mais la REPRISE, à un autre niveau d'intensité historique, la troisième guerre mondiale, surnommée de facon drôlatique par les jounalistes « après-guerre », la troisième guerre mondiale, donc, laissait la place à la IVe, la Guerre de quatrième espèce, la guerre de l'armageddon métanational, la guerre qui mettrait aux prises l'alpha et l'oméga du nihilisme : soit l'Islam d'une part, l'Occident post-modernisé de l'autre. Et ce que je veux dire par là c'est que nous entrons non seulement dans l'ère de ce qu'on appelle maintenant « guerre asymétrique» », mais dans une authentique Guerre des Mondes, car ce que je vais tenter d'expliquer c'est comment le passage de la IIIe à la IVe guerre mondiale a permis à cette configuration d'émerger : cette configuration, c'est celle de la guerre — non plus a-symétrique — mais a-parallèle.

Qu'est-ce que j'entends par là ? Voici précisément ce qui s'est produit en ex-Yougoslavie : deux guerres se sont conduites simultanément et pourtant elles divergeaient, et ne cessaient de diverger sur tous les plans, au point que l'on peut dire qu'au bout d'un certain temps, chaque camp en présence faisait la guerre à l'autre pour des raisons si différentes qu'elles ne coïncidaient absolument plus sur aucun plan, les lignes de front se sont ouvertes sur une divergence absolue, comme si deux mondes, deux époques, deux lignes qui ne se recoupent que sur leur point de tension maximale, avaient été actualisées. En effet, dans un premier temps, les tenants du socialisme yougoslave, soit principalement les Serbes, firent la guerre aux Croates parce que ceux-ci voulaient se séparer du régime post-titiste de Milosevic, abandonner le système communiste pseudo-fédéral, rejoindre l'Union Européenne. Cela avait été le cas des Slovènes, c'est encore le cas de beaucoup de Monténégrins.

C'était une guerre occident démocratique contre régime communiste. Les choses paraissaient claires. Une ligne de front, une ligne de conjonction existait entre les belligérants. Mais déjà, les tenants du nationalisme ethnique pan-serbe avaient teinté la chanson d'une autre couleur. Lorsque la guerre se translata en Bosnie, elle se translata aussi sur le plan de l'intensité, et du régime de la guerre mis en oeuvre. Cette fois la guerre d'indépendance des Bosniaques vis-à-vis de Belgrade recoupait des lignes de fracture qui remontaient au XIVe siècle, à l'époque des invasions ottomanes.

À la première guerre occident démocratique/occident communiste vint se superposer le diagramme extra-périphérique, le système de désorbitation historique qui allait tout faire basculer : dès 1993, les combattants serbes se battaient désormais au nom de l'Orthodoxie, les Croates de Bosnie (contre les Musulmans et contre les Serbes), au nom du Catholicisme, et les Musulmans, bien sûr, au nom de l'Islam. La guerre politique intra-occidentale se doublait brutalement d'une guerre de religion orient/occident.

Mais les deux guerres, comprenez moi bien, les deux guerres étaient présentes, sauf qu'elles ne se recoupaient pas. Elles n'entretenaient en fait aucun rapport. L'exemple le plus significatif vient, comme toujours, des marges de l'Histoire : en 1991, lorsque les communistes serbo-yougoslaves attaquèrent la Croatie qui venait de déclarer son indépendance, des groupes de volontaires occidentaux s'engagèrent dans la toute jeune Garde Nationale croate. Ils le firent, sous l'appellation Freedom Fighters Force, dans une perspective de défense des valeurs occidentales contre le despostisme communiste. Lorsque la guerre se translata en Bosnie, cette force alla y combattre les Serbes et se retrouva finalement engagée comme unité intégrée dans l'armija bosniaque, à dominante musulmane. Or, dans le même temps, arrivaient à Sarajevo des milliers de volontaires islamiques, arabes, pakistanais, afghans, tchétchènes, qui eux s'engageaient aux côtés du gouvernement bosniaque au nom du Jihâd. Parmi eux, environ 15% de volontaires francais de confession musulmane, d'origine maghrébine pour la plupart. Ainsi dans cette guerre d'après-guerre, cette guerre d'inter-règne, pouvait-on rencontrer tous les types de situations conflictuelles, sauf celles auxquelles on avait été habitué jusque là, ce qui, me semble-t-il, aurait dû alterter nos si brillants intellectuels « progressistes ». Un volontaire croate pouvait se battre au nom de la démocratie occidentale contre un soldat serbe qui se battait lui pour l'Orthodoxie et contre l'Islam contre des Musulmans bosniaques laïcs partisans, disons, du « modèle turc ». Mais vous pouviez aussi rencontrer des miliciens communistes serbes avec drapeau à étoile rouge qui se battaient contre des Croates nationalistes et catholiques et des Musulmans bosniaques partisans du Jihâd contre l'Occident.

Avec trois camps en présence et deux guerres collatérales et a-parrallèles, le nombre de configurations possibles, toutes plus divergentes les unes que les autres, n'a cessé d'augmenter. Le chaos et la confusion aussi.

Plus rien n'était à sa place, tout était disloqué, et jusqu'au principe de dislocation conflictuel lui-même : la guerre.

Que personne, ou presque, n'ait songé à prévenir ses contemporains de l'imminence de la castatrophe générale est selon moi la caractéristique principale de notre époque, où les opinions politiques sont forgées, ici au Québec par exemple, par Voir ou Le Journal de Montréal, et en France par Libération et Le Monde.

Ce n'est pas un hasard non plus si, quelques années plus tard, cette guerre de Bosnie revint comme à son point de départ : le Kosovo. Cette fois-ci, les puissances occidentales intervinrent contre le programme de nettoyage ethnique anti-musulman conduit par la clique communiste de Milosevic. Mais ce que l'OTAN ne comprit pas, lors de son intervention, et que personne ne comprit par ailleurs, c'est que si le régime communiste yougoslave continuait d'œuvrer en fonction de sa « première » guerre, communisme contre démocratie, en face, chez les paramilitaires albanais, on était passé des revendications d'indépendance nationale sur vague fond de maoisme ancestral à l'islamisme le plus intégral interrelié à l'idée d'une Grande Albanie qui recouvrirait plusieurs nations actuellement existantes, sorte de réplique islamique à la Grande Serbie des yougoslaves socialistes de Milosevic. N'est-ce pas Debord qui écrivit des chapitres entiers sur la réversibilité de l'histoire ? Nous l'avions juste sous le nez, mais les charniers sentaient trop fort, l'avenir de l'Humanité ne pouvaient probablement pas se lire à l'aûne d'un vulgaire génocide. On avait mieux, à l'époque, la naissance de l'internet grand-public, des cultural studies à la Noam Chomsky et de l'Humanitarisme néo-marchand à la Negroponte. Le monde semblait bien s'installer dans ce qui n'allait pas tarder à être décrété comme fin de l'histoire.

Les volontaires pro-occidentaux ne sont généralement pas restés en Bosnie, cette guerre en fait leur avait échappé.

Les volontaires islamiques y sont restés. Cette guerre c'était leur futur. C'était le moment où de Berlin on revenait à Sarajevo, comme à rebours, dans un processus historique régressif. Ne restait plus au contre-mouvement de ce phénomème qu'à se mettre en place, comme lorsqu'on freine à bloc d'un seul coup : en ex-Yougoslavie de la fin du XXe siècle on basculait vers le Moyen Âge ; il ne restait plus au Moyen Âge que de venir percuter le début du XXIe siècle, il ne restait plus qu'à ce que la IVe guerre mondiale naisse comme en écho, depuis Kaboul, jusqu'au centre de New-York.

Et ce n'est évidemment pas un hasard, en effet, si cela se produisit selon cette ligne de coupe historique, car au moment même où les yeux se braquaient sur les Balkans, une guerre civile venait d'éclater dans l'Afghanistan tout juste libéré, lui aussi, de la tutelle soviétique : L'Afghanistan avait précisément été le tombeau des Russes, les Américains avaient joué la carte moudjahiddines contre l'URSS au moment même ou, divergence critique de l'Histoire là encore, l'Iran devenait une république islamique violemment anti-américaine et anti-juive. Tactiquement, les Américains jouèrent l'islam sunnite contre l'islam chiite, particulièrement au Liban, et ils comprirent avec raison que l'invasion de l'Afghanistan par les Soviétiques n'était pas seulement une erreur stratégique sur le plan militaire, mais avant toute chose un suicide politique, car dans l'opinion publique musulmane, l'image de marque de la superpuissance socialiste qui avait soutenu les peuples « opprimés » prit brutalement un coup de vieux. Reagan et ses communicateurs professionnels n'allaient pas laisser passer leur chance.

L'écroulement du communisme et le retrait conséquent des troupes soviétiques d'Afghanistan fut considéré avec raison par les analystes de la CIA comme la fin de la IIIe guerre mondiale. Mais il ne fut pas analysé avec suffisamment de sérieux comme le moment d'émergence du contre-pôle historique à cet écroulement, le début de la IVe guerre mondiale, personne ne vit arriver le Grand Jihâd, tout au long des années 90, et pourtant, il était juste devant nos yeux.

 

2) La fin de la « fin de l'histoire » : le « post-modernisme » comme interlude ludique et déjà mort, entre deux GUERRES, celle qui vient de commencer n'engageant pas moins que le destin de toute l'humanité : guerre globale/métalocale, convergence critique des vecteurs biocidaires : après/pendant la guerre cybernétique, la 1ère GUERRE GÉNÉTIQUE. 

 

La première guerre mondiale s'était constitué sur l'utilisation massive des armements de seconde espèce, pour reprendre la terminologie de Deleuze concernant les machines, les armes sont les machines par excellence, il suffit de rappeler l'étymologie du mot machine qui en grec signifie stratagème, ruse, pour comprendre que toute machine est donc fondamentalement une machine militaire. En 1914-18, armes à feu et moteur à explosion formaient les deux têtes du nouvel ogre mécanique. À cette époque la guerre fut en fait à peine « mondiale », elle n'affecta pratiquement que l'Europe occidentale et centrale.

 

La seconde guerre mondiale débuta par une élévation dramatique de l'usage combiné de l'arme à feu et du moteur à explosion, mais elle se termina sur l'invention de la première arme de troisième espèce : la Bombe atomique. Il convient en effet de souligner ici que la Bombe atomique n'aurait pu être conçue sans l'invention corrélaire de l'ordinateur. Sans ordinateur, pas assez de puissance de calcul pour « computer » la Bombe. La Bombe est donc bien le produit le plus pur de la machine de troisième espèce, elle est d'ailleurs elle-même une machine informationnelle puisqu'elle dispose depuis quasiment ses origines d'un ensemble de dispositifs qui appartiennent à cette catégorie. Sans compter qu'à la Bombe est venue se greffer l'arme de troisième espèce de Wernher von Braun, la fusée, et son complément orbital, le satellite, et que finalement, cette hypermachinisation du monde ouvre sur la découverte de la structure de l'ADN par Crick et Watson, un an tout juste après l'explosion de la première bombe mégatonnique à hydrogène.

 

La troisième guerre mondiale a vu la machine, et l'arme de troisième espèce, devenir les paradigmes du monde. La seconde guerre mondiale avait affecté l'ensemble de la planète, mais à des degrés divers, une fois encore l'Europe avait été détruite, les autres continents diversement touchés. Lors de la « guerre froide », guerre soi-disant à basse intensité, la guerre devint pour de bon mondiale. Elle s'exporta sur tous les pays de la planète, et par le radicalisme terroriste, à l'intérieur même du limes des États démocratiques.

 

C'est que si en 1914 le monde c'était encore l'Europe, si en 1940, l'Europe en était encore le centre, en — disons — 1980, le monde était désormais agencé en un réseau mégamachinique universel, ou en tout cas sur la voie de l'être, qui allait préparer le passage à la phase suivante.

 

Alors même que se déroulait un des événements les plus importants du XXe siècle, la révolution islamique iranienne de 1979, on vit se constituer peu à peu, sur les bases de l'idéologie situationniste, du déconstrutionnisme et du socialisme autogestionnaire, une sorte de nouveau modèle standard de la socio-politique : grâce aux technologies de l'information, les machines de 3e espèce, nous allions entrer dans un vaste monde festif, ludique, globalisé, communicationnel, et hyper-tendance.

 

Tout au long des années 80, alors qu'un million d'hommes mouraient à la frontière Iran-Iraq, dans une diabolique réplique post-moderne de la première guerre mondiale, durant dix ans, cette néo-idéologie devint peu à peu le credo indépassable de la « pensée démocratique ».

 

La « chute du Mur » allait servir de faire valoir à cette idéologie de confettis et de chars de parade, préparant sa domination sans partage durant toutes les années 90, alors pourtant que la menace grandissait à vue d'oeil.

 

Dans le même temps, faut-il le souligner, la soi-disant critique du capitalisme se bornait — dans le meilleur des cas — à refaire en moins bien les éxégèses de son Maître qu'Engels avait pondu à la chaîne après la mort de Marx, un siècle auparavant.

 

Le moindre texte de Günther Anders ou de Heidegger, datant des années 50, renvoie aisément tous les prébendiers du Monde Diplomatique ou des organes nanarchistes à leur inculture politique et philosophique crasse, pourtant Günther Anders, premier mari de Hannah Arendt, était « marxiste ». C'est possible. Il m'apparaît moi comme un penseur théologique d'après Auschwitz, il m'apparaît tel un juif qui pense comme un chrétien des origines, comme un martyr, un témoin.

 

Et c'est là que se situe l'impensable, l'impensé de notre époque.

 

Nous pouvons en effet froidement considérer les temps que nous vivons comme la poursuite du nazisme par d'autres moyens, comme une sorte de contre-pôle du nazisme clivé désormais sur la conscience de tous les hommes :

 

De la machine concentrationnaire ayant pour but — comme disait Heidegger : la fabrication industrielle de cadavres, nous voici passés à la mégamachine dévolutionnaire ayant pour but : la fabrication en série d'êtres humains, sorte de golems co-machinisés dès leur naissance.

 

Personne n'a l'air de comprendre que rien n'est synchronique par hasard dans l'Histoire, d'ailleurs qui a pu prouver que le hasard existait ?

 

Le 11 septembre 2001 signe la fin de la fin de l'histoire, l'histoire reprend, mais à un autre niveau d'intensité, sur une autre orbite quantique, dans un tout autre monde.

 

Le déclenchement du Grand Jihâd intervient au moment où la biologie moléculaire permet désormais l'invention de nano-machines biologiques, l'apparition des techniques de clonage, ou de génération sans chromosome Y, tout comme les manipulations génétiques les plus diverses.

 

Alors même que l'Islam radical ramène le monde vers l'âge des croisades, l'occident dévolue lui aussi, mais à l'intérieur de sa matrice technique.

 

Ainsi jamais une guerre aussi a-parallèle n'a été conduite : Deux mondes totalement étrangers, sans même une chronologie historique en commun, s'affrontent pour le contrôle de la planète, et ce qui apparaît comme le plus terrifiant c'est qu'entre le monde de la démocratie machinique totalitaire et le totalitarisme nihiliste-gnostique de la religion de Mahomet, il nous soit à la fois impossible, et impératif de choisir.

 

3) L'enjeu des nouvelles alliances géostratégiques en cours de développement : « Ring » occidental Amérique-Russie-Europe de l'Est-Inde contre plaque euro-afro-arabo-islamique, la Chine jouant probablement la « politique de la bascule » des Anglais au XVIIIe siècle. Division réciproque et asymétrique de tous les camps en présence : l'Occident est divisé, mais l'Islam aussi.

Alors maintenant, dans la perspective de la question des élections américaines, je vais essayer de condenser en un point focal la longue explication préliminaire que je viens de faire. Ce dernier exposé sera donc aussi bref que possible.


Cette guerre qui vient de commencer, cette IVe guerre mondiale, doit être comprise à l'aune des précédentes, mais avec la singularité qui est la sienne : Ernst Nolte disait que la seconde guerre mondiale était la première guerre civile européenne. En ce sens nous pouvons dire que la guerre qui vient de commencer est la première guerre civile planétaire.

Nous devons aussi comprendre que la vision « historiciste » de l'Histoire est une vision de myope, un myope mécanicien qui plus est. Les événements qui se produisent aujourd'hui en Irak plongent leurs origines dans 14 siècles d'histoire.


Il faut alors comprendre que ce qui se dessine aujourd'hui c'est la matérialisation historique d'un mouvement initié il y a des siècles.

En 1453, lorsque les Turcs prennent Constantinople et détruisent le monde byzantin, la castrophe est ressentie dans toute la Chrétienté comme l'équivalent d'une Atlantide. La seconde Rome est tombée. Pourtant, à la même époque, un petit peuple qui réside à la pointe sud-ouest de l'Europe est déjà en train de faire de cette conquête militaire et hautement symbolique une victoire à la Pyrrhus.


Les Portugais sont parvenus à passer la pointe sud de l'Afrique, qu'ils surnomment Cap de Bonne Espérance, trente ans plus tard, ils auront des comptoirs dans tout l'actuel Mozambique, base de départ pour les Indes et l'Extrême-Orient, barrés depuis 7 siècles par les conquêtes musulmannes, arabes, turques, ou mongoles. À ce premier anneau de contournement, s'ajoute alors le second, l'Anneau hémisphérique du Nouveau Monde, découvert dans la foulée, et qui va permettre alors à l'Anneau Occidental de se constituer jusqu'an Australasie, puis vers la Chine et le Japon, jusqu'aux Philippines, l'Indochine...

Le Ring occidental fut pourtant divisé pendant tout le XXe siècle par les virus idéologiques nihilistes qui proliférèrent sur le cadavre des démocraties européennes, alors que son espace naturel s'étend du détroit de Béring à la Patagonie dans un sens, de Moscou à Washington dans l'autre, mais alors que plus rien ne peut arrêter la conflagration avec la plaque euro-afro-arabo-islamique, son surgissement, rénové, des cendres du XXe siècle, tient presque du miracle.

En effet la chute du bloc soviétique va permettre un renversement d'alliance tel que jamais il n'y en eut dans l'histoire, pourtant peu avare en la matière. Anciens alliés vont devenir ennemis. Anciens ennemis vont devenir ennemis. Les neutres seront divisés, et forcés de choisir.

De la géopolitique, nous passons à la cosmopolitique.

L'Europe occidentale, qui a tout à fait clairement planifié son incorporation à la plaque afro-arabo-islamique depuis les années 70, ne peut plus vraiment être considérée comme une alliée fiable. La France en tête, qui a lié son destin aux potentats arabes depuis plus de trente ans, et s'en va tranquillement vers une guerre civile à l'ampleur sans doute inégalée dans ce pays pourtant habitué aux grands réglements de compte politico-religieux. À l'inverse l'Europe slave, ex-communiste, souhaite jouer le rôle du pont entre le bloc russo-sibérien d'une part, et les États-Unis et leurs alliés du Commonwealth britannique d'autre part.

L'Islam militant, que les USA avaient utilisé contre les soviétiques, est devenu l'ennemi, alors que l'ancienne puissance rivale, vaincue, s'avère l'allié le plus fiable. Tout, n'est-ce pas, semble chaotique.

Mais c'est une erreur. Le chaos c'était AVANT le 11 septembre. Désormais la guerre est un ordre. Cette guerre de cent ans dont les prodromes vont fixer tout le régime de la vie humaine sur cette planète au cours du siècle, et sans doute après, cette guerre fixe précisément l'ordre du monde, elle l'a fixé, parce qu'elle est un Acte Fondateur, rien ne pourra empêcher ce fait.

Pas même Michael Moore.

Ring néo-occidental contre bloc euro-islamique, la Chine, fort probalement saura tirer partie de sa position « médiane », Empire du Milieu, pour faire ce que les Anglais ont su faire au XVIIIe siècle : la politique de la bascule, au détriment, toujours, du plus fort, alternativement. Mais cela ne l'empêchera pas, au bout d'un moment, d'être à son tour fracturée par la ligne de tension de la Guerre des Mondes.

Cela ne l'empêchera pas d'être divisée, à son tour.

Car cette guerre des mondes n'est plus un conflit frontal, mais une guerre métalocale, qui se fait partout et nulle part en même temps. Cette guerre des mondes va diviser tous les camps en présence, sur tous les plans, elle va tout disjoindre, alliances, stratégies, nous l'avons vu, mais aussi les structures institutionnelles internes des nations : Des guerres de sécession, des guerres civiles politiques, des guerres de prise de contrôle territorial se multiplieront, en fractal toujours plus répété de la Grande Guerre Civile Planétaire.

Je vous remercie de votre attention.

Maurice G. Dantec

 

« Robotnicks : De la robotisation de l'homme et de l'hominisation des machines »

Montréal, Mons, rédigé entre le 27 juillet et le 2 août 2001,
lu en public à Mons [Frameries?] le 3 août 2001
et corrigé le 23 août 2001

Note introductive de l’auteur :

Ne vous attendez pas ici à un (dis)cours qui suivrait les règles inflexibles et hegeliennes de la dissertation philosophique : thèse, antithèse, synthèse. Je suis un écrivain de fiction, dans mon travail les trois termes sont constamment à l’œuvre, simultanément, et selon des lignes de coupe qui échappent à la logique purement rationnelle.

Il s’agit donc de 4 développements, successifs dans leur lecture mais synchroniques lors de leur rédaction, autour d’un seul et même axe de réflexion.

 

1

Kosmokrator

 

Il est dit quelque part dans le Midrash que « la seule différence entre les morts et les vivants réside dans le pouvoir de la Parole ».

Pour ne pas inonder d’entrée mon public de références talmudiques, kabballistes ou de sources chrétiennes plus ou moins hérésiarques, plus ou moins apocryphes, je me dois de préciser aussitôt qu’il faut entendre cette sentence selon une acception non métaphorique établie il y a presque deux mille ans par la seule civilisation antique dont l’écho résonne encore aujourd’hui : Le langage use de la métaphore avec le naturel de l’animal, l’acte de la Narration, lui, est producteur de monde. Il est performatif, lui seul est en mesure de faire émerger un processus critique qui crée la vérité.

Car c’est là le sens caché et pourtant transparent, sans doute caché parce que transparent, de cet enseignement tiré des antiques sources de notre civilisation que je citais au tout début de mon introduction : Ce n’est pas tant que les morts ne parlent pas, car nous verrons comment, et pourquoi, au contraire ce pouvoir semble pouvoir leur être conféré, mais que c’est par la présence ou non du Logos que l’on peut déterminer si un être est vivant, ou s’il ne l’est point.

Si le « Logos » est sans aucun doute un des fondements de la logique grecque aristotélicienne, il est incontestable je crois, que le concept a été repris par la gnôse chrétienne comme par les premiers dogmes orthodoxes et catholiques pour expliquer l’émergence critique de paradoxales vérités : Car la Parole ce n’est pas le langage, c’est le Verbe, ce moment où le langage lui-même s’anéantit pour le compte d’une fulgurance supérieure et qui échappe pour le moins aux méchantes visions mécanistes d’un monde fabriqué par un horloger à la précision helvétique, ou mieux encore par son avatar post-moderne : la Roue de la Fortune cosmologique, que certains scientifiques appellent parfois du nom de « hasard ».

Mais comment faire un bond de 15 siècles au moins dans le temps ? Et surtout comment en revenir ?

Quelles relations peuvent s’établir entre des problématiques soulevées par d’antiques écoles philosophiques depuis longtemps disparues, et muséifiées, et l’avenir de l’homme, tel qu’il se présente désormais, sous la forme d’un grand parc-à-thème humanoïde, comme celui où nous sommes, où le passé et le présent ne forment désormais plus qu’un, réifiés dans un flux d’icônes et de représentations qui ne font du futur qu’une extension périphérique de l’aplanissement général du Temps et de l’Espace ?

Eh bien voilà, je l’ai dit. Il est ici, dans ce lieu, et il était là, dans ma phrase, ce lien secret qui unit étrangement 15 ou 20 siècle d’histoire :

Nous avons acquis le savoir technique — je rappelle que le mot teknès signifie « savoir-faire », au sens de l’artisan — le savoir-faire, donc, qui est en mesure de transformer l’Humanité en un nouveau Moloch surpuissant, devant lequel nous n’aurons plus qu’à nous idolâtrer nous-mêmes, répliqués à l’infini, kosmokrators d’un micro-instant, et sujets atomisés de nos vastes mégadémocraties monoclonales.

D’une certaine manière, et ce sera le but de cet exposé, une étrange thermodynamique semble nous lier avec les artefacts que nous inventons, comme si nous étions nous-mêmes les artefacts d’une Puissance plus souveraine, et dont il serait peut-être bon de rappeler quelques fois le souvenir, car je crois pouvoir dire que sans Elle, notre pouvoir ainsi acquis ne débouche sur aucune souveraineté réelle, sur aucun processus schizo-analytique, sur aucune expérience de catastrophe générale dotée d’un laboratoire métavivant, bref, sans aucune liberté, ni d’agir, ni de penser.

En effet, au fur et à mesure que nous avons rapproché les machines de nous-mêmes, eh bien, nous nous sommes rapprochés d’autant de ce qu’elles étaient, et ainsi de suite, ce qui produit une sorte de feedback dévolutif entièrement tendu vers l’entropie, vers la tendance la plus lourde, la plus grégaire.

Alors même que nous sommes en train d’inventer ce que Sloterdijk décrit avec justesse et précision comme notre nouveau biotope anthropotechnique, c’est comme si l’homme lui-même s’était amenuisé, micronisé, vaporisé, comme s’il ne voulait plus affronter les défis que pourtant sa destinée manifeste lui impose. Comme épuisé par sa longue marche historique multimillénaire, et qui produisit tous les paradigmes du monde dans lequel il fait croire à lui-même qu’il « vit », l’Homme post-moderne, ce touriste universel, préfère désormais se reposer dans un mobilier ergonomique, entouré de créatures plus dociles encore que des animaux, car définitivement civilisées à sa sinistre image, et proférant des discours préformatés au sein d’une table d’échantillonnage dans lequel un microprocesseur ou un autre pourra aller puiser ses ressources lexicales.

Le petit chien Sony rêve déjà de son compagnon idéal, comme les androïdes de Dick rêvaient de moutons électriques, et comme le dit si bien le slogan de la marque nippone, s’il en rêve, il le fera. Cet humain parfaitement domestiqué a alors toutes les chances d’être un jour fabriqué à la chaîne, par d’autres créatures plus ou moins automatiques elles aussi.

Du coup, l’idée de faire surgir l’intelligence et le pouvoir-de-nommer à l’intérieur d’êtres artificiels qui seraient de notre pure volonté, s’anéantit-elle d’elle-même dans le présent-marchandise-spectacle qui est en train de vouloir aplanir le monde à l’échelle d’un parc-à-thème géant.

Nous ne désirons même plus que les robots travaillent, puisque tout « travail » semble sur la voie d’être banni de nos représentations, comme de nos volontés, ou ce qu’il en reste.

Pourtant, lorsque Karel Capek invente le mot « ROBOT », pour désigner son « Golem mécanique », cet écrivain tchèque s’appuie sur l’origine commune à tous les peuples slaves du mot signifiant : « travail ». Travailleur : ROBOTNICK.

Le suffixe « nick » présupposait la présence humaine. Celle-ci étant précisément mise de côté pour la création de ce serf androïde, la coupure du mot s’imposait, et le ROBOT pouvait enfin imposer sa métaphysique à notre monde, qui était en train d’en élaborer l’émergence.

Que le terme, et la réalité qu’il recouvrait, aient été l’invention d’un homme singulier, au sein d’une culture et d’une époque singulière, la MittelEuropa du premier tiers de feu le XXe siècle, ne doit pas être perçu là aussi comme une simple réalité anecdotique.

L’auteur de fiction est, parfois, quant à lui, mais sous certaines conditions, un authentique Kosmokrator. Il produit le monde qu’il décrit, qu’il écrit, qu’il déchiffre, décrypte, car c’est précisément par le processus même de ce décodage, de cette ré-écriture transfinie dont son cerveau est le laboratoire, qu’un monde entier peut s’ouvrir, tel un abysse, béance que devront tâcher de combler les générations suivantes, si on leur en laisse l’opportunité.

Une des choses essentielles à ne jamais perdre de vue est celle-ci : dans la tradition ésotérique juive, le Golem, réalisé avec les éléments de la boue primitive, comme Adam, est dépourvu de parole. Il est irrémédiablement muet. D’autre part, et paradoxalement, le Golem porte sur son front l’inscription qui en Hébreu signifie « vérité », et qui commence par la lettre Aleph, qui deviendra l’alpha des grecs. Dans la légende, le Golem est annihilé par le simple effacement de cette lettre primordiale, car dans cette langue, la « vérité », sans cette lettre originelle et cosmogonique, devient le mot « mort ».

Sans vouloir faire ici l’exégèse d’une œuvre aussi complexe que celle de Capek, il convient de signaler, que comme toutes les chimères dont l’homme est le vecteur pour la fabrication du monde, celle du Golem-machine devenu autonome, producteur de sa propre loi, et donc de sa liberté, les deux termes ayant là encore la même racine latine, débouche sur une inévitable phase de conflit évolutionniste mettant en jeu le Créateur, et sa Créature, qui de morte, sans don de nommer, donc de créer, devient vivante, animée par le feu secret du Logos, cette Puissance elle-même à peine nommable, aux limites de notre connaissance, toujours plus loin que ce que nous savons d’elle, puisque c’est par elle, précisément, que nous savons.

 

2

L’Homme de Turing

 

Tout le monde connaît je pense le fameux Test de Turing, servant à déterminer si oui ou non une machine peut être considérée sur le plan de l’intelligence comme analogue à un être humain.

Le test consiste en fait en une série de questions posées par un opérateur anonyme à un être humain d’une part, à une machine logique d’autre part, sans qu’il puisse savoir lequel est qui et lui répond.

Le théorème de Turing était simple : si au bout d’une série quantifiable de questions, posées selon une méthodologie répétable statistiquement, il était impossible à l’opérateur de déterminer qui était humain de qui ne l’était pas, alors on pouvait affirmer que la machine logique était pourvue d’une intelligence artificielle.

Quel que soit le génie sans doute incomparable dans son domaine d’un personnage comme Alan Turing, vous me permettrez de me porter en faux contre cette toute dernière assertion, un peu trop rapidement conclusive à mon goût.

Car il me semble que l’expérience ainsi conduite ouvre plutôt sur un nouveau champ de questions qui intéresse en effet au plus haut point notre humanité finissante :

Au centre de ces questions demeure la plus importante de toutes : et si le test ne démontrait pas plutôt l’inverse ?

En effet, si l’expérience de Turing conduit à rendre indiscernables le comportement d’un humain et celui d’une machine logique, peut-être faut-il se demander si le test ne conclut pas en fait à ce que ce soit l’humain qui se comporte comme une machine logique ?

Or, me semble-t-il, c’est précisément ce que Turing refusa de constater. Quel que soit au demeurant le contenu exact des questions, la configuration même de l’expérience, ses instrumentations tant théoriques que pratiques, et surtout, les prédicats philosophiques rationalistes sur laquelle elle s’était fondée ne pouvaient mener qu’à cet artefact pris pour le résultat.

Englobé par une société qui ne fait de lui qu’un périphérique de sa propre technique, l’homme confronté au test de Turing devient en effet l’analogue surprenant d’une simple machine logique.

En lui aucune Parole ne s’anime, jamais, pas plus que chez sa consœur mécanique, et du coup l’erreur s’approfondit-elle aussitôt, ouvrant un abîme : Si la machine logique est indiscernable de l'humain, cela signifie que son comportement peut être considéré comme intelligent. La logique des composants peut donc se rapprocher du Logos qui anime le feu des neurones. Et, bien sûr, suivant les lois du dualisme, inversement.

Inversion terrible. Dialectique faussée de par sa nature dualiste même. La Science — le Logos — était désormais asservie pour longtemps aux précieuses rhétoriques de la technique devenue « savante », comme les femmes de la comédie de Molière, ce qui n’allait pas tarder, un demi-siècle plus tard, à nous placer devant une étrange impasse limbique, ouvrant sur la fermeture universelle : Le petit bricolage démocratico-technicien est devenu la métaphysique opérative de la vie consciente sur celle planète. Or teknès, gnôsis et logos, s’ils sont connexes et coévolutifs, ne sont pas identifiables et assimilables, si leur hiérarchie de plus est retournée, renversée, mise à sac, alors non seulement l’humanité post-historique s’expose-t-elle aux pires régressions et à des désastres globaux aux conséquences globales, mais plus encore au ridicule qui, on le sait, reste une des armes les plus létales connues à ce jour.

Il aura suffi de deux (dé)générations pour que le phénomène dévolutif fasse apparaître toute sa dynamique : La technique, devenue métaphysique, inverse toutes les valeurs dans une boucle continue qui résout ainsi de façon illusoirement permanente la quadrature du cercle.

Cette rotation révolutionnaire permanente est le régime hyperstatique de la marchandise, et son axe passe par le vide d’un « homme » qui après avoir été « délivré » de son âme, conséquence du retournement nihiliste antichrétien des XVIII et XIXe siècles, sera donc bientôt « libéré » de son corps, par le néoplatonisme post-humaniste de ce tournant de siècle, et donc sur le point de s’anéantir de lui-même, de par sa propre non-volonté, de par son impuissance au carré, parce qu’il lui est désormais impossible, on le devine, d’oser recréer une hiérarchie de valeurs pour laquelle il serait le sujet libre et connaissant d’une Souveraineté-Liberté plus grande que lui-même, et grâce à laquelle un tel anéantissement, précisément, permettrait le surgissement d’une nouvelle forme.

L’Homme de Turing, dont on datera la naissance en cette année symbolique de 1945 après J.-C., est un mort dont le discours sans vie est analogue à celui d’une machine logique. Zombie virtuel, sans possibilité de nommer, donc de créer et de discriminer, en premier lieu lui-même du reste de l’expérience cosmogonique, et au travers même de l’expérience, il est devenu plus transparent qu’une version numérique de lui-même.

Aboutissement logique de la logique, dévolution initiée par le « progrès » humain en tant qu’assomption historico-sociale généralisée, achèvement hyperstatique de la Révolution comme Utopie-Ici-et-Maintenant : la société réticulaire et anthropotechnique du XXIe siècle ne semble en fait être porteuse d’aucune noosphère, en dépit des universitaires qui confondent le père Teilhard de Chardin avec un astrologue new-age. Au contraire, et paradoxalement, cette société s’érige comme le plus infernal obstacle posé en travers du processus d’hominisation, dont elle est bien sûr un constituant essentiel.

Il faut en effet considérer ceci : lorsque les sociétés sont livrées à elles-mêmes, simples biotopes régulés par la sélection naturelle, elles deviennent alors contre leurs affirmations claironnantes, et en dépit de leurs vibrantes dénégations, un environnement profondément et instinctivement hostile aux hommes libres, auxquels, comme tout biotope elles imposeront une impitoyable sélection.

La société du XXIe siècle verra donc se concurrencer, se côtoyer, puis se synthétiser les pires formes d’oppression que le rationalisme et ses concurrents illuministes ont su produire en quelques 200 ans.

Tout processus révolutionnaire décrète sa permanence, il s’en voit illico sans cesse dépassé par les termes les plus absurdes et les plus dévolutifs, ceux pour qui l’égale servitude et l’ignorance universelle sont les seules idoles que le peuple se doit de révérer.

Toute l’histoire de l’Europe, ou plutôt de la Non-Europe, à ce titre, et depuis 2 siècles, ressemble à une longue et implacable chute, que le « progrès » technique allait transformer en une abominable succession d’abattoirs industriels.

Aucune leçon n’a été tirée de la déflagration terminale de 1940-45, qui mit à bas des millénaires de civilisation. Pour l’Homme de Turing, la mémoire n’est plus qu’un composant logique qu’on « rafraîchit » de temps en temps, avec un veilleur d’écran, quelques commémorations pompières et de subtils et télévisuels rites nécrophages.

Ludisme, hédonisme, anarchisme, acéphalisme pseudo-nomade, totalitarisme cool, religions syncrétiques sur cassettes, relativisme absolu, révisionnisme intégral, voici les nouvelles idoles pour lesquelles nous nous consumons.

Comment des créatures nées bien souvent sous la chape de plomb des nihilismes ambiants pourraient-elles un jour disposer du Pouvoir de Nommer, du Pouvoir de Créer à leur tour, alors que nous leur transmettons dès leur naissance, si j’ose dire, ces virus idéologiques qui conduisent nos propres civilisations à leur perte ?

S’il ne s’agit pas, en effet, de reconstruire ici-bas, les théocraties de l’Antiquité ou du Moyen-Âge, et encore moins celle de l’Ère Moderne, peut-être faudra-t-il enfin admettre que la science occidentale, désormais confrontée à ses limites par les pesanteurs de la marchandise-technique, doit sans attendre oser ré-investir les sources philosophiques qui ont permis son éclosion.

Or s’il ne s’agit pas pour moi d’appuyer les thèses confusionnistes qui visent à apparenter la science (le Logos) à un « discours », au contraire, il est en revanche bien question d’oser affirmer qu’il n’y a de véritable science sans Acte Créateur, donc sans la présence manifeste de la Puissance Narratique qui crée l’univers.

Mais l’Homme de Turing en a décidé autrement, il « pense » que ce qu’il appelle « langage » est susceptible d’être implanté par un procédé technique à des créatures faites de la main de l’Homme, ou plus précisément de la « main » d’autres machines.

Il a, si l’on accepte sa définition du « langage », raison sur tous les points. Le problème c’est que le langage ne sert à rien tant qu’il reste à son niveau de lien communicationnel. Tant que le Logos ne s'anime pas en lui pour oser entreprendre la destruction de ce sur quoi son existence est fondée, aucune création ne peut emporter une créature, humaine ou humanoïde, vers son attracteur fatal, qui n’est rien moins que sa propre origine dont sans cesse il projette les termes vers les devenirs dont il trace la carte tout en y produisant les territoires.

La civilisation alphabétique occidentale est donc en train de mourir, laissant à ses éventuels successeurs des mégatonnes de connaissances spécialisées, et encore aucun Logos pour les Nommer.

 

3

Cybernétique et désinformatique

S’il est une chose peut-être que notre époque, qui n’en est plus une, nous aura apprise c’est celle-ci : la vérité est un moment particulier du mensonge. Ou plus exactement, la vérité est le moment particulier où une fiction devient narratique. Et plus exactement encore : la vérité ne peut provenir que d’un momentum thermodynamique particulier entre plusieurs narrations performatives, c’est-à-dire le moment où un livre fait monde, trace un continuum et invente ainsi sa propre souveraineté, sa propre autonomie.

Je vais essayer, lors de ce développement particulier, de montrer en quoi les techniques numériques d’aujourd’hui sont en train de produire un monde méta-physique, dit « virtuel », sans qu’un Logos créateur de Loi n’ait pu à ce jour lui être subordonné, et comment cette situation conduit l’Humanité Unifiée du XXIe siècle à un désastre bien pire encore que toutes les catastrophes écologiques réunies.

Ce que le monde d’aujourd’hui semble vouloir dévoiler, quoique sous la torture, c’est le fait que le langage lui-même est devenu en quelques générations l’instrument universel de la servitude volontaire. Les discours autoréflexifs et les rhétoriques révisionnistes envahissent les universités et les mass-médias, puis se répandent un peu partout sous la forme de la peste de l’opinion publique, alors des positivismes concurrents s’affrontent, dans un tumulte de chiffonnières, ou de députés de la Convention et, dès lors, l’origine même de l’expérience qui a fondé notre monde d’Après l’Apocalypse est recouverte de pestilences verbales ou écrites qui empêchent toute investigation sérieuse d’être conduite sans un équipement de protection bactériologique adéquat.

Il ne faut pas croire que la tentation révisionniste est l’apanage des seuls histrions universitaires désirant prouver qu’on ne peut pas tuer quelques millions de personnes avec de l’insecticide allemand, ou de leurs collègues désirant eux aussi qu’on « révise » à la baisse les chiffres abominables des crimes du communisme, bien qu’il s’agisse souvent des mêmes doctes professeurs.

Non, car le révisionnisme est intégral, et désormais online, en direct, live, présent à tous les étages de la société-monde.

Ainsi il n’y a pas jusqu’aux racines les plus récentes de notre civilisation qui ne soient aujourd’hui menacées par le Round-Up des idéologies post-modernes.

Lorsque Norbert Wiener invente le mot « cybernetics », peu après la seconde guerre mondiale, il traduit dans sa langue propre un terme grec, « kubergnesis », qui signifie tout simplement : Science de la Navigation.

Wiener, Von Neumann, Turing, Shannon, et quelques autres moins connus, mais tout aussi importants (comme le Pr Engelbart) ont formé la première génération de pionniers qui décidèrent de donner à l’homme le Golem de l’ordinateur à composants logiques. Ils n’apparaissaient pas ex nihilo d’un nulle part ouest-américain, ces bricoleurs de génie, car ils n’étaient justement pas de simples bricoleurs, des « artistes de la technique », mais sans doute les derniers survivants de cette classe d’hommes que les « humanities » anglo-saxonnes allaient former avant d’être détruites par les « cultural studies » post-modernes.

Ces pionniers avaient compris en effet que l’ordinateur était une topologie en devenir, une carte qui traçait le territoire au fur et à mesure qu’elle le produisait ; cette machine, dont seuls quelques cerveaux à l’époque étaient capables d’investir les potentialités, était donc bien un Véhicule.

Le problème survint lorsque l’amnésie de la marchandise décida que la schize post-historique de 1940-1945 se devait d’être sagement commémorée, puis délicatement muséifiée, avant qu'elle puisse être laissée à l’appétit sans fin des révisionnistes historiophages.

Quelque chose de mystérieusement puissant et attractif voulait nous faire croire que la fusée, l’atome, et l’ordinateur, cette sainte trinité de l’âge nucléaire-spatial-digital apporterait bonheur et prospérité en mouvement perpétuel aux peuples de la planète.

Comme si c’était ce qu’on leur demandait ! Comme si c’était et le but, et surtout l’origine de ces fabuleuses inventions !

Faut-il rappeler que ces trois inventions paradigmatiques du XXe siècle, et de celui qui s’en vient, sont précisément, et avant tout, des technologies de destruction, elles sont les incarnations ultimes de la machine, comprise selon son sens étymologique de STRATAGÈME, osons dire Jeu de la Guerre, Wargame, Kriegspiel ?

Sans pour autant remonter aux Anciens Grecs pour faire la démonstration que toute machine est d’abord et avant toute chose une machine de guerre, la généalogie particulière de ce qu’un jour les Français désignèrent sous le nom d’informatique doit et peut être entreprise sous cet angle.
 

Ce qui apparaît en effet lorsqu’on entreprend de décrypter cette histoire singulière, c’est qu’elle part justement du centre de décryptage de Bletchley Park, qui devait décoder la machine Enigma des militaires allemands lors de la IIe guerre mondiale, et surtout que cette opération ultra-secrète s’accompagna dans le même temps d’une floraison de leurres, d’intoxications et de manipulations à grande échelle pour faire croire à l’État-major d’Hitler qu’il n’en était rien, et que les troupes du Reich pouvaient ainsi continuer à utiliser leur système de communication sans aucun risque.

La science de l’information, avant même que Shannon n’en formule la théorie initiale, provient donc de cette protologie à laquelle nous sommes tous et toutes redevables : l’âge des ténèbres qui recouvrit le monde entre 1940 et 1945.

Science de l’information elle est surtout science de la désinformation, voire de la sur-information.

Elle intervient au cours d’un processus qui visait non pas à établir la communication entre les hommes, mais tout au contraire à produire une technologie de coupure de flux, décodage-surcodage, dans un réseau de communication ennemi.

La théorie de Shannon s’appuyait sur une audacieuse translation du concept de quanta à ce champ de réalité émergent. Pour Shannon, un bit était pour un ensemble donné d’informations (dont il décrivit patiemment les constituants fondamentaux) l’équivalent du quantum de la mécanique ondulatoire. Dit sous l’autre façon que nous autorise la physique quantique, il s’agit bien d’une « particule élémentaire ».

Cette analogie ne fut peut-être pas poussée jusqu’au bout par ses fondateurs, et surtout pas par les générations suivantes, et c’est bien dommage, car dans l’univers tel que nous le connaissons, toute particule élémentaire se voit attribuée son anti-particule. Ainsi, au Bit d’information de Shannon, devrait-on sans doute rajouter l’AntiBit de l’entropie désinformationnelle et étudier comment il peut constituer de vastes réseaux interactifs et statistiquement démocratiques, qui imposent désormais leurs paradigmes absurdes à une Humanité qu’ils ont fabriqué pour ce faire.

N’ayons pas peur des mots qui fâchent aujourd’hui : Jamais aucune machine ne deviendra consciente si l’homme y projette les visions absurdes qu’il a de lui-même, depuis la disparition du monde chrétien.

Car ce qui opère à cette pointe extrême, et toujours secrète, du processus d’hominisation, le Logos, cet attracteur chaotique qui fait converger vers lui tous les infinis, ne peut devenir opératif sans que la conscience humaine ne soit au préalable sabordée, dans une phase de retournement extrême dont la forme est sûrement ce « surpli » dont parlait Deleuze, une phase de métamorphose qui s’avère extrêmement périlleuse pour qui veut s’en faire le sujet.

Car il n’existe aucune « intelligence » humanoïde qui ne s’instaurerait pas d’abord comme une différence indifférente à toutes les autres, et qui dès lors n’aurait de cesse de produire son éthique première, sa propre Loi.

Mais la « conscience » ne peut apparaître que si les conditions de singularité, de différence et de répétition nécessaires et suffisantes sont remplies : la créature doit être faite à l’image de Son Créateur, certes, mais pour ce faire, le Créateur en question doit être en mesure de produire un monde.

 

4

De la narration comme centrale de production cosmogonique

 

Il n’est pas anodin que ce dernier développement, qui se veut tout sauf conclusif — dois-je le répéter ? —, rejoigne les premiers mots tirés du Midrash par lesquels j’ai commencé mon exposé.

Il apparaîtra ici, je l’espère avec clarté, en quoi l’antique et hébraïque affirmation n’est pas métonymique et en quoi elle se rapporte à notre sujet.

Je m’appuierais sur quelques bases théoriques que je permets de vous citer, afin qu’éventuellement, on puisse retracer le cheminement de ma pensée, qui n’agit certes pas toute seule, pure positivité dans un monde de néant.

Au contraire, la recherche de la vérité impose de poser le prédicat inverse : la pensée est co-évolutive au Néant, elle s’oppose à toutes les positivités dont elle pourrait être la conséquence et qui envahissent nos sociétés.

Pour commencer : de Nietzsche à Deleuze, en passant par Bergson, s’ouvre une phénoménologie singulière qui nous fait entrevoir l’homme comme un véritable monde, et la vérité comme un processus de création, c’est-à-dire de singularité.

Si nous devons parler de l’homme donc, ou de qu’il en reste, nous devons essayer de l’entrevoir comme un processus singulier de création, qui, par le jeu entrecroisé de la différence et de la répétition, aboutit, lorsque certaines conditions initiales sont remplies, à la production d’un UNIVERS. Nous pourrions dire, pour reprendre Leibnitz, d’une « monade ».

Le même Leibnitz qui disait : Dieu calcule, le monde se fait.

Puis l’homme, ayant acquis la science des nombres, parvint à investir les techniques qui en découlèrent dans l’invention synthétique de l’ordinateur à composant logiques, lui-même Golem numérique.

Puis ce Golem numérique, de par sa propre évolution, dont l’homme contemporain n’est désormais plus que le vecteur, semble en mesure de produire son propre monde, purement métaphysique, digital.

Un phénomène d’une puissance anthropologique rare se dessine, là, juste sous nos pieds, comme la ligne de fracture d’une tectonique sociale dont nous ignorons encore presque tout.

Mais le monde numérique du grand Golem digital est confronté, comme nous, à l’absence totale de Logos créateur. Nous n’avons encore rien pu lui insuffler de tel, puisque nous l’avons banni de nos représentations et de nos productions.

C’est la raison pour laquelle ce « golem », ce « robot », cet « androïde artificiel » reste encore dans les limbes des narrations invisibles.

Il ne fait pour moi aucun doute que dans les 20 ou 30 prochaines années, pourtant, des progrès techniques fulgurants vont être accumulés dans ce qu’on nomme abusivement « sciences » de l’information. Nanotechnologies, biotechnologies, ordinateurs quantiques, ou semi-biologiques, de très nombreuses créatures sortiront des grands laboratoires corporatifs, cette faune anthropotechnique s’animera dans un « Troisième Monde » actualisé, mais dont elles ne sauront que faire, pas plus que nous.

Il manque toujours un troisième terme qui assure l’unité perdue à une logique dualiste.

Tous les moyens idéalistes sont alors bons pour la retransplanter, quelles que soient les torsions que l’on fait subir aux faits constatés.

Car si nous voulons produire des « créatures autonomes à notre image », encore faudrait-il que nous sachions à partir de quelle Loi, et de quel Créateur, nous avons pu ainsi acquérir nous-mêmes cette « autonomie ».

Plus prosaïquement : à quoi nous serviront donc les conquêtes du génome humain, des quarks, des quanta et de la Planète Mars, si nous ne voulons pas admettre que ce processus échappe en grande part à ce que l’Humanité nomme sa « connaissance de l’univers », à sa soi-disant assomption vers le progrès, en « dépit » des « embûches » de l’Histoire.

Or il n’y pas d’embuches, pas plus que d’assomption historique. L’homme est une épreuve pour lui-même et cela est inscrit dans le processus même de l’hominisation, car devenu maître — relatif — du biotope naturel, c’est à lui désormais de poursuive le travail de la sélection naturelle, en privilégiant ce qu’il y a de plus noble et de plus rare lors de l’anthropogénèse.

La sélection naturelle est alors doublement inversée : d’une part elle ne doit pas privilégier le mieux adapté à l’instinct naturellement grégaire des sociétés humaines, le plus moyen des hommes ainsi produits, mais pourtant, et avec l’appui indicible des techniques contemporaines, c’est ce qu’elle tend à faire, désormais de toutes ses forces. Hiérarchie des valeurs inverties : le biotope humain devient de plus en plus proche du biotope de la nature sauvage au fur et à mesure qu’il en prend le contrôle et y impose ses destructions.

Car précisément, en quelques siècles, la « marche de l’homme vers le progrès » s’est en fait traduite par une dégénérescence auto-immune de ses facultés les plus hautes. Non pas à cause de la technique en elle-même, telle une force transcendante venue de je ne sais quelle sphère supérieure, mais comme victoire de la marchandise sur la machine, victoire de la tolérance humanitaire sur la discrimination philosophique, victoire du savoir-faire de l’artiste-technicien et du faire-savoir de l’artisan-en-communication sur le créateur de monde, sur l’écrivain, le musicien, le visionnaire. Victoire de l’ignorance rhétoricienne et « humaniste », ou « post-humaniste » (c’est la même chose) sur la conspiration des théories, et la narration historiale.

Mais cette victoire elle-même, toujours recommencée, n’est en fait que le travail de la mort et de l’entropie, elle fait partie intégrante du flux moniste qui préside aux phénomènes évolutionnistes.

La défaite qu’elle semble à chaque fois consacrer s’accompagne toujours d’un saut quantique, qui brutalement, « fait œuvre » au sein de quelques cerveaux singuliers.

Et l’œuvre ainsi produite dépasse largement la monade individuelle qui l’a créée, on pourrait même dire que l’annihilation de cette monade seule permet de concevoir l’œuvre comme une interface entre plusieurs mondes en gestation afin de définir, comme le disait Leibnitz là encore au sujet de la création divine, non pas le plus POSSIBLE d’entre eux, mais le PLUS INCOMPOSSIBLE d’entre tous.

Ainsi faut-il sans doute comprendre le texte de Jean, lorsqu’il dit qu’avant toute chose il y avait le Verbe, et que le Verbe était Dieu, c’est-à-dire la Haute-Puissance Cosmogonique qui supplante de sa Souveraineté-Liberté toutes les autres.

L’écrivain est, qu’il le veuille ou non, un lointain écho de cette Puissance Primordiale, et il en est le serviteur, et non pas le maître. Bien sûr, humanisé comme il l’a été pendant deux siècles d’utopies sociales, son combat contre lui-même pour retrouver au moins quelques bribes de cet écho initial lui est-il plus que jamais nécessaire, et d’autant plus difficile.

L’écrivain de fiction de l’an 2001 est confronté à la disparition progressive du Livre, en cette fin des temps, et donc de lui-même. Au moment même où six millénaires de culture écrite aboutissent à cette crise évolutionniste sans précédent, ce qui pourrait faire de nos compagnons anthropotechniques de véritables entités co-évolutives, est détruit à la source par l’assujettissement que la domination du spectacle-marchandise leur fait subir, elles ne servent plus qu’au perpétuel renouvellement du même, dont nos sociétés anthropophages se nourrissent.

Pour l’écrivain, confronté à cette mise en demeure de se taire ou d’oser faire de ses discours une Machine de Guerre au service du Logos, une décision s’impose, de toute urgence :

C’est à lui de savoir écrire chacun de ses livres comme s’il s’agissait du dernier. C’est à lui de savoir faire de ses livres des mondes INCOMPOSSIBLES avec tous les autres. Des mondes en devenir donc, qui seront un jour où l’autre actualisés, sous une forme ou une autre, par la puissance du Logos créateur.

Notre narration, écrivains de ce XXIe siècle tout juste naissant devient à la fois plus tragique, inutile, et nécessaire :

Tragique, parce que cette narration, devenue science de la vie en devenir, ne peut se concevoir que comme autonome, tout autant que sans doute elle sait être redevable à la source suprême de l’écho dont elle rend audible la présence. Agent de la Parole, étrangement, il nous faut mourir et rejoindre les morts pour que ce pouvoir puisse nous être conféré. Inutile, du moins à court ou moyen terme, parce que les hommes d’aujourd’hui refuseront d’entendre ce message, qui met toutes leurs croyances actuelles en péril imminent de dissolution. Nécessaire, parce qu’il s’agit d’oser affronter la transmutation générale de l’économie humaine.

Ainsi le texte du Midrash doit-il être accepté comme synthèse métacritique du retournement qu’il porte en lui :

Ce n’est pas forcément ceux qu’on nomme « vivants » qui le sont, et ce ne sont pas toujours ceux qui sont « morts » qui sont dénués de toute Parole.

Ainsi, un livre écrit par un auteur mort il y a deux cents ou deux mille ans continue-t-il son œuvre, à chaque fois qu’il est lu. La littérature, arme de combat neurovirale est une MACHINE qui se bat contre tous les totalitarismes, où qu’ils soient, à quelque époque qu’ils surviennent. Transtemporelle, transspatiale, continuum parallèle à celui des combinats sociaux, la littérature ainsi actualisée devient une narration incompossible avec toutes les autres, elle creuse l’abîme ouvert en l’auteur, elle creuse les différences entre lui et le reste du monde, et pourtant c’est par ce processus seul qu’il parvient à une authentique forme de solidarité et de lucidité, qui se nomme Justice.

Dans ce monde qui se crée sous nos yeux, sans que la masse des vastes tribus humaines y comprenne ou y puisse quelque chose, un nouveau paradigme surgira bientôt, né tout à la fois de ce que le capital hyperstable de la marchandise nous prépare que de l’accident imprévisible que quelques cerveaux activeront en secret, lors d’une conspiration de la narration cosmogonique contre la domination métaphysique des idolâtries numériques.

Alors à nouveau on pourra déterminer ceux qui sont porteurs de Logos de ceux qui ne le sont pas, dans toute la foule anonyme, démocratique et bavarde de la Culture Universelle.

 

En vous remerciant de votre attention,

Maurice G. Dantec

 

to be continued...

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